ILES DU CAP VERT, ILES MAGIQUES

 

carte Drapeau du Cap-Vert

 

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Pénible et rude traversée des Canaries au Cap Vert, baignée de déferlantes, de ciel et mer en colère. Est-ce ainsi que se méritent les îles du Cap Vert, face au Sénégal ? Première escale qui n’est plus européenne, mais pas africaine non plus, qui est musique, beauté des cœurs, étincelles de vies, paysages enivrants. « Petit pays, je t’aime beaucoup » chante Cesaria Evora. Et nous, tu nous a envoûté de ta magie.

Drapeau du Cap-Vert

Vous pouvez voir toutes nos photos du Cap Vert ici :

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Et aussi dans notre album Flickr:

https://www.flickr.com/photos/doris-r/albums/72157645603552190

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PENIBLE TRAVERSEE SUR LE CAP VERT

Palmeira, île de Sal, 12 décembre 2006

6 jours et demi, 760 milles, 5 noeuds en moyenne pour rallier le Cap Vert, cet archipel d’îles qui se situe à la même latitude que les petites Antilles. Dépaysement total le jour de notre premier débarquement à terre. Rires d’enfants, bruits de tamtam, nonchalance des gens simples, ouverts, aimables, épiceries spartiates, le désert tout autour.

Ci-dessous notre récit de notre traversée, telle que nous l’avons vécue. Où nous remettons une mention spéciale à « Giscard », notre pilote automatique, barrant en continu, et sans faille (ou presque), nous soulageant d’un gros poids !

Ils nous paraissent bien loin, les jours précédent le départ, le tourbillon d’activités des préparatifs, être sûr de ne rien oublier. Puis le jour où l’on part, ce jeudi 30 novembre, les mains qui s’agitent sur les voiliers du mouillage en forme d’au revoirs. Tenerife qui rapetisse, le Teide qui surgit des massifs montagneux, royal, comme un clin d’oeil à notre escapade là-haut, puis qui rapetisse peu à peu lui aussi.

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760 milles à parcourir devant nous, Cercamon qui en avale un à un, au cap 210°, et le vent de nord-est qui s’établit peu à peu.

Comme pour les autres traversées, le rythme de la vie en mer qui s’installe, une seule ligne d’horizon tout autour de nous et rien d’autre, bleu azur du ciel sur bleu profond de l’océan. Les aubes se succèdent aux levers du soleil, en couleurs de jamais vu, indescriptibles tant elles sont belles. La mer qui se pare d’un manteau doré à l’apparition et au retrait de l’astre solaire, argenté sous le clair de lune qui imprime sa lueur comme des coups de pinceau sur l’étendue sombre.

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Lorsque les conditions nous le permettent encore, activité pêche au programme. Deux daurades coryphènes se disputent la partie ce samedi 2 décembre au bout de la canne à pêche, qui ne tarde pas à céder en deux sous le poids des bêtes. Une seule nous suffit pour deux jours, l’autre, chanceuse, est relâchée. 75 cm de poisson, incorporé dans une recette où l’on savoure la délicieuse et copieuse chair de ce noble animal.

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Savons-nous profiter de ces premiers jours presque idylliques à leur juste valeur ? Car nous imaginons difficilement ce qui va suivre.

Si le voilier ne partagera pas nos préoccupations, et tracera sa route presque sans avoir besoin de personne, l’équipage vivra pour la première fois de telles conditions de mer, qu’il ne se montrera pas toujours vaillant. Si c’est lui qui flanche et qui doute du bateau, ce dernier, lui, ne flanchera que difficilement, ou en tous cas bien après l’homme.

2e nuit que nous passons sur l’eau. L’atmosphère est fraîche, et la mer, déjà agitée depuis le départ, a privé nos corps encore peu habitués aux mouvements du bateau d’un sommeil réparateur.

Pourquoi n’avons-nous pas affalé cette grand voile plus tôt ? La fatigue, la découverte de la voie d’eau ? Car nous venons d’entrevoir celle qui s’étale autour du chandelier arrière bâbord, percée par la rouille (chandeliers : piliers de métal qui maintiennent la filière de sécurité qui entoure le bateau). Il est 22h40. Je suis dans ma couchette, peu rassurée, tentant de plonger dans un sommeil qui ne vient pas. Régis est de veille dans le cockpit, préoccupé par cette découverte d’entrée d’eau, essayant de trouver un système pour parer au problème. Il ne voit pas le pilote automatique qui cède en deux, envoyant son bras dans le cockpit. L’empannage est immédiat, la grand voile passe à contre, freinée dans son élan par la retenue de bôme.

Persuadé que le bruit du choc provient de la bôme qui se serait cassée au point de la retenue, il libère cette dernière… Le deuxième empannage, violent celui-ci, ne se fait pas attendre. (empannage : bôme qui balaie le cockpit pour passer du côté opposé et pour offrir la grand voile au vent venant de l’autre côté par rapport à avant ; gros risque pour la mâture si l’empannage n’est pas contrôlé).

Je me précipite à la barre, on se met face au vent, Régis affale la grand voile. Bilan des courses et des casses : un vis-de-mulet tordu (la jonction entre la bôme et le mât), un pilote automatique qui a juste perdu son bras parce qu’il s’est dévissé et qui reprend son rôle comme si de rien n’était, et une plaie au doigt pour Régis qui finira par dégonfler et amorcer une cicatrisation. La grand voile reste donc difficilement utilisable vu que le système est fragilisé (c’est ce que l’on pense au départ, or nous verrons qu’à l’arrivée, les dégâts ne sont pas si graves que ça), mais le mât a tenu le coup (quelle bonne idée d’avoir changé les terminaisons des bas-haubans dessertis avant de partir…).

C’est lorsque nous sommes un instant à l’intérieur du bateau pour reprendre nos esprits, le bateau filant à 3 noeuds à sec de toile, dans une mer devenue grosse à présent, le vent sifflant dans les haubans, qu’une cascade d’eau s’engouffre dans le voilier. Une déferlante qui nous a pris depuis l’arrière, et qui vient se répandre partout, tout inonder de l’arrière jusqu’à l’avant. Une fois la porte d’entrée close, au boulot ! Serpillières, éponges, pompe de cale, les seaux se remplissent de litres d’eau. Ne parlons pas de l’ambiance de bord un rien moite.

Les déferlantes suivantes trouveront porte close durant les 4 prochains jours, nous recluant dans une bulle, transformée en cocon assez douillet finalement. Sauf le jour où nous sortons la BLU pour recevoir la météo du matin, les ondes radio ne passant pas à travers la coque d’acier. C’est à ce moment qu’une autre grosse déferlante, malicieuse, dévale la descente, et c’est reparti pour tout éponger (on se serait presque ennuyé). Les autres fois, nous ne ferons que passer l’antenne par le capot.

Voilà donc la présentation du tableau des jours suivants. Océan tout en creux et en crêtes hérissées de 3-4m, houle croisée, grosses claques de mer qui viennent frapper et résonner contre la coque, déferlantes, dont certaines recouvrent entièrement le bateau. Cercamon qui avance à 5 noeuds avec son petit bout de génois à l’avant, et nous, enfermés dans notre bulle, au milieu de cet univers hostile avec lequel il nous faut désormais composer.

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Le poste dans le cockpit reste vacant, le dénommé « Giscard » pilote de main de maître le voilier, et nous, vêtus comme des « bonhommes Michelin », ne servons pas à grand chose, à part nous faire rincer, nous refroidir, nous épuiser.

La veille se fait donc depuis l’intérieur, on ose un coup d’oeil par le capot d’entrée aux vingt minutes, scrutant l’horizon vallonné, tacheté de blanc, à la recherche d’un éventuel navire qu’il faudrait éviter.

L’océan nous prend à rebrousse-poil, la météo annoncée ne nous laissant pas présager ce type de navigation, qui s’appelle première fois pour nous. Le découragement prend fin à partir du moment où la situation s’impose comme une évidence, où l’on réalise que le coup de vent n’est pas juste momentané. Qu’il risque de perdurer jusqu’à la fin, jusqu’à l’arrivée. Coup de vent qui n’est pas tempête, mais qui de loin nous suffit.

Alors, ce qui était une lutte continuelle, une tentation pour le moral de flancher, devient un petit monde à part où tout finit par s’organiser et trouver sa place, une certaine harmonie, où l’on entend moins le vent hurler, les vagues frapper, même si elles le font avec toujours autant de vigueur. Il se constitue dès lors un mince équilibre, fragile, mais un équilibre quand même.

S’habituer aux bruits du bateau, ses craquements, les coups qu’il reçoit, ses mouvements. La fatigue qui engourdit les idées, le corps toujours sollicité, sans cesse setenir, se retenir. Dos, bras courbaturés, toutes les activités deviennent laborieuses. Et pourtant, elles se font.

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Sans toutefois ressembler à des fauves, l’hygiène en prend un coup, la barbe du skipper s’étoffe de jour en jour, les cheveux s’imprègnent de sébum. Les habituelles douches en aspersion de seaux d’eau à l’avant du bateau doivent être définitivement abandonnées, trop dangereuses. Toilette de chat donc, tant qu’à l’odeur la vie à bord reste supportable !

Nos estomacs n’ont jamais faim. On les force alors à régulièrement ingurgiter quelque chose, et c’est fou, une fois la pénible mastication achevée, le regain d’énergie physique et morale que ça donne. Les recettes vont du simple au très simple, parfois plus audacieuses, car le chapitre cuisine reste un art (qui s’appelle aussi : ne rien laisser traîner) où s’exercent talents d’équilibrisme, rapidité et précision du geste. Mais un régal pour les papilles, c’est certainement ce gros pavé de jambon fumé espagnol, dont les fines tranches que l’on y prélève nous ragaillardissent.

La vie à bord finit par se faire vestimentairement parlant de plus en plus réduite. Trop chaud à l’intérieur sans possibilités d’aération, et nos rares incursions sur le pont nous rincent de la tête aux pieds, inutile donc d’encombrer plus que nécessaire l’étendard réservé aux séchage des vêtements (qui ne sèchent pas) et déjà suffisamment garni. Une autre activité favorite du bord se passe au centre du voilier. La tête et les bras enfoncés dans le compartiment moteur, à essorer éponge après éponge, heure après heure, l’eau qui s’y accumule et qui ne veut pas se frayer un chemin vers le puisard. La réparation du chandelier responsable de la voie d’eau reste précaire, ni la mousse polyuréthane, ni l’époxy ne parviennent à étanchéifier la coque contre les régulières arrivées des déferlantes qui remplissent le bateau, et qui s’introduisent aussi par toutes les autres ouvertures possibles (coffres, daurades).

La musique adoucit les moeurs dit-on, en tous cas la vie à bord. Lecture (quand l’estomac ne rechigne pas), repos, un brin de ménage, moyenne des milles journaliers effectués, le bien-être finit par nous envahir, « en sécurité » dans cette coquille de rien du tout au milieu des éléments déchaînés, là où l’homme n’a pas grand-chose à y faire. Petit univers où, quand on l’oublie un peu trop, l’océan et ses grandes claques qu’il nous dispense parcimonieusement nous rappelle qui est le maître et nous laissent tout tremblants, le coeur battant.

Mardi 5 décembre, 6h50, jour de pleine lune, et dépassement du Tropique du cancer, à 20° de latitude nord. Pour en saluer l’arrivée, premier poisson volant retrouvé dans le cockpit. Puis on en voit d’autres, en bancs survoler l’eau. L’air se fait plus doux lorsque l’on passe la tête dehors. Mais l’océan offre toujours le même spectacle, le bateau est continuellement malmené, se couchant parfois, mais se relevant toujours. La fatigue s’accumule, les réflexes s’émoussent, et Régis se retrouve catapulté par terre avec son assiette dans un coup de roulis. Soirée en grains de riz et hématomes.

Mercredi 6 décembre. C’est différent ce soir. Parce que l’on sait qu’au bout de l’étrave, dans quelques dizaines de milles, ce n’est plus de l’eau qui court, mais une terre qui nous attend. Même si ça paraît difficile à croire. Journée habituelle où pointe une inhabituelle nervosité, une inhabituelle excitation. Alors pointe l’envie de sortir soudain de cette léthargie, cette langueur, ce rythme que le corps prend pour s’adapter à la mer. L’atterrissage, qui requiert toute la concentration que l’on aurait déjà envie de relâcher, sachant que tout s’arrête bientôt, s’effectue de nuit. Baie peu éclairée, on tâtonne, ça a l’air d’être là, l’ancre est plantée. Fourbus, heureux, on sombre dans le sommeil du juste. Enfin au calme, dans le silence, au sec. Sans penser au lendemain, à toutes les tâches de remise en ordre du bateau qui nous attendent, telles que tout vider, tout sécher, aérer, nettoyer les fonds, s’occuper de réparer vis-de-mulet (finalement juste tordu) et chandelier.

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A présent, c’est l’exploration des îles du Cap Vert qui nous attend, un archipel dont tout le monde repart enchanté. A nous de découvrir cet envoûtement !

DEBARQUEMENT SUR L’ILE DE SAL

Sal Rei, île de Boa Vista, archipel du Cap Vert, 30 décembre 06

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Comment exprimer et traduire en quelques pages ce subtil parfum d’ambiance qui se dégage du Cap Vert, qui nous envoûte lentement mais sûrement ? La beauté de ses paysages enchanteurs ? La chaleur de sa population qui nous fait découvrir une autre dimension de contact, tellement riche ?

Le Cap Vert, 10 grandes îles et 4 plus petites, 4033km2 de terres le plus souvent désertiques, voilà le lieu de nos quelques semaines d’escale depuis le début décembre, dans cette république qui fait face au Sénégal.

Nous passons treize jours sur l’île de Sal (qui doit son nom aux anciennes salines), la principale de l’archipel, celle qui possède un aéroport international. Le dépaysement est total dès que nous posons notre 1er pied à terre, dans le village de pêcheurs de Palmeira, pour nous qui venons des Canaries. Archipel pauvre car rien ou si peu de choses y poussent, les pluies y sont rares, et sur certaines îles seulement, apparaissent quelques plantations. Alors la population se nourrit surtout de pêche, la faune sous-marine étant par contre très riche. Quant aux produits exportés, ceux que l’on trouve chichement exposés dans les petites épiceries, ils sont peu variés et souvent hors de portée de bourse des locaux. Même pour nos budgets, le poste nourriture devient conséquent et nous finissons par nous nourrir comme dans le pays. Poisson donc, mais nous goûtons aussi au plat national, la cachupa, regorgeant de haricots, de fèves, de chou, de pommes de terre, de viande aussi.

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Jeunes beautés arrogantes au physique de gazelles, muscles saillants des hommes sur le pas des portes, ravissants visages d’enfants qui cavalent à travers le village, femmes plus âgées en boubou transportant leurs paniers sur la tête, ou leur petit enveloppé dans un tissu bariolé contre leur dos. Musique qui s’échappe des maisons, des voitures, des bistrots, sur laquelle petits et grands se déhanchent. L’hospitalité et la chaleur des gens nous fait chaud au coeur. Même si nous avons du mal à comprendre la langue du pays, le criolou. Nous ne saisissions pas grand-chose de la langue portugaise (la langue officielle) en Europe puis à Madère, mais le français a souvent été appris en 1ère langue et beaucoup le pratiquent parfaitement, ainsi que l’anglais ou l’espagnol.

Ici et là musardent quelques chèvres, de maigres vaches, des cochons, de poules et des coqs, des mulets surtout dans les villages plus reculés, et beaucoup de chiens errants.

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A Palmeira, souvenir du sourire chaleureux de Julio Caesar, le pêcheur, un nom pompeux pour un homme si simple ; de celui, si blanc qu’on ne distingue que cela dans le visage d’Assane, le sénégalais employé sur le bateau de charter. Des bons conseils de Sylvain. De l’amitié des autres.

La population, métissée d’origine africaine et portugaise surtout, s’en va vite vers l’ailleurs trouver du travail, en Europe ou aux Etats-Unis, et l’envoi de leur salaire aux familles restées au pays participe grandement à l’économie locale. Restent sur les îles les jeunes (avec un excellent taux de scolarité), l’immense majorité de l’archipel, et quelques rares personnes âgées (même si l’espérance de vie est plus élevée que sur le continent africain, les gens ne font généralement pas de vieux os). Le Cap Vert bénéficie également de l’aide de nombreux pays étrangers, et se tourne à présent irrémédiablement vers le tourisme, entre les mains des promoteurs italiens. Sal est la première île qui lui est dédiée, puis suivront les autres.

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Le climat est tropical sec, et nous arrivons pour la saison des vents, qui perdure jusqu’en juin. Le vent se fait fort parfois, nommé alors harmattan, et soulevant toute poussière, sable, terre, transformant les particules en brouillard dense dans lequel on y voit plus grand-chose. Mais l’alizé, c’est aussi l’aubaine pour le wind surf et autres sports nautiques, dont les centres s’éparpillent un peu partout sur les différentes îles.

On recule encore nos montres d’une heure, nous retrouvant décalés maintenant de 2h par rapport à la France, et nous adaptant au cours des journées où le soleil se lève et se couche tôt. La journée s’offre à nous de 6h à 18h, contrastant nettement avec le rythme espagnol sur lequel nous avions vécu plusieurs mois.

Nous visitons Sal (puis les autres îles par la suite) à pied ou en transport local, l’ « aluger », des minibus ou 4×4 qui ne repartent du village que s’ils sont remplis. Paysage désertique, aride, griffé de quelques plantations, étendue plane ou s’élèvent quelques anciens sommets volcaniques.

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Aluger

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Au nord, les piscines naturelles de Buracona creusées dans la roche, où la mer s’y engouffre et vient s’éclater violemment en soulevant de hautes gerbes d’eau. Bouillonnement aqueux qui se transforme en mousse, couleurs de l’arc-en-ciel dans les gouttelettes en suspension après l’explosion de la houle. Spectacle fascinant de la puissance de l’océan dont on a de la peine à de détacher. Observateurs, mais pas baigneurs ; il y a quelques années, des touristes ont été emportés par la force des vagues.

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Espargos, la « grande ville » au centre de l’île, où le centre de soins reçoit notre stock de médicaments récoltés en Suisse, et Santa Maria au sud, là ou les complexes touristiques se développent à toute vitesse le long de la somptueuse plage.

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Loin du confort des marinas européennes, les corvées d’eau deviennent choses courantes. Transport des bidons de 25 l, soit en brouette louée, soit en se faisant aider d’un local, jusqu’au fontenario, qui existe grâce aux usines de dessalinisation. Même système pour chercher le carburant et remplir la bouteille de gaz. Lessives systématiquement à la main. Nettoyage de tous les fruits, légumes, produits dans les cartons, avant de les amener à bord, pour prévenir l’invasion des cafards.

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Prendre le rythme du Cap Vert, c’est attendre pendant une semaine, sans être certain que cela se fera, la soudure de notre chandelier (responsable de la voie d’eau pendant notre traversée).

C’est remettre à plus tard la réparation de notre vis-de-mulet, seulement faisable sur l’île de São Vicente. C’est apprendre à ne pas (trop) se faire avoir, surtout quand on ne connaît pas encore les règles du jeu. C’est faire face à la mendicité des enfants. A l’insécurité en certains lieux (concernant les vols d’annexe surtout). C’est réaliser nos 1ères consultations infirmières, car notre métier finit par rapidement se faire connaître dans le village.

Peut-être que cette étrange histoire de bateau contribue à faire régner une étrange ambiance à Palmeira. Peu de jours avant notre arrivée à Sal, un navigateur espagnol arrive au mouillage. Un jour d’harmattan, ce vent violent de nord est, ce dernier part avec son annexe, accompagné d’un capverdien. Les 2 hommes ne reviendront jamais. Le bateau reste seul dans la baie, les autres commencent à trouver cela étrange. Arrive sa femme quelques jours plus tard, pour rejoindre son homme à Sal. Personne à bord. Intervention policière, interrogatoires dans le village. Flics sur les dents, population sur les nerfs, surtout ceux qui ont quelque chose à se reprocher (pas forcément en lien avec cette histoire). Disparu ? Perdu en mer ? De tout de façon aucun moyen de sauvetage maritime pour aller le vérifier. L’ambiance nous semble devenir lourde.

Nous ressentons comme une sorte de pesanteur qui s’abat sur le village. Peut-être le chômage aussi, l’alcoolisme qui en découle et qui rend, le soir arrivé, les hommes peu avenants.

Belles rencontres pourtant de capverdiens et d’autres navigateurs au mouillage de Palmeira, mais nous sommes d’un côté heureux d’aller voir ailleurs. Une jolie daurade attrapée pendant le trajet jusqu’à la prochaine île plus au sud nous régale, transformée en filets à la tahitienne (poisson cru aspergé de jus de citron) puis en papillotes.

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85 centimètres de daurade !

BOA VISTA, ILE DE SABLE

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Nous voilà plantés le jour de l’hiver au milieu d’eaux cristallines aux reflets émeraudes, entourés de plages. Boa Vista est souvent décrite comme un « morceau de Sahara posé sur l’Atlantique ». Sable blanc, eau translucide, dunes de sable, palmeraies, montagnes rocailleuses. Balades comme dans une carte postale.

Les plages, qui s’étendent à perte de vue, sont les plus somptueuses que nous ayons jamais vues, mais dont la beauté contraste avec celles où s’amoncellent les ordures. Toujours ce même paradoxe au Cap Vert. Sur certaines on aperçoit de vieilles épaves (elles sont nombreuses sur l’archipel) qui gisent, rouillées, sur le sable immaculé, balayées par les rouleaux turquoises.

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En plongée, on se frotte à notre premier requin, on aperçoit des tortues, les fonds sous-marins où poussent les coraux, les tétraodontidés (toxiques) qui se gonflent et se couvrent d’épines lorsqu’ils se sentent menacés, des murènes, et quantité d’autres poissons.

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Comme à Sal où nous avions fait un barbecue sur la plage, celle de l’îlot de Sal Rei nous accueille pour fêter Noël avec tout le mouillage, une vingtaine d’autres navigateurs. On retrouve certains amis, faisons connaissance avec d’autres, partageons de riches moments ensemble.

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Boa Vista nous enchante par la beauté de ses paysages, la sérénité que l’on trouve à déambuler dans ses palmeraies, le regard qui part loin, loin sur les déserts de sable aux lignes épurées.

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La ville principale, Sal Rei, comme beaucoup d’autres bourgades du Cap Vert, ne nous apparaît pas particulièrement pittoresque, beaucoup de bâtiments en construction enveloppés dans la poussière de chantiers. Et pourtant pas désagréable avec sa place centrale, et ses épiceries pas trop mal pourvues.

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Début 2006 nous avait trouvé blottis devant l’âtre au feu crépitant d’une ferme d’alpage isolée, la tempête de neige faisant rage dehors, et nous, captivés par le jeu des flammes, surveillant d’un oeil notre raclette fondant sur le feu de bois.

Début 2007, c’est le sable qui prend le relais de la neige, c’est sur l’océan que se perd notre regard, c’est accompagnés de nos amis navigateurs que nous franchissons le passage de la nouvelle année.

Peu de manifestations en ville pour nous rappeler les fêtes de fin d’année sur cette paisible île de Boa Vista. De modestes et fugaces feux d’artifice illuminent un instant le ciel. Nous commençons 2007 avec notre 2e coup d’harmattan depuis que nous sommes au Cap Vert. Sable qui s’insinue partout, embruns de particules, mer qui déferle en écume blanche, puis émeraude, sur les récifs alentours. A terre le sable griffe et gifle la peau, les trajets en annexe pour rejoindre la terre se font plus qu’humides, le vent souffle sans relâche. Il fait meilleur à rester sur le bateau. On « tue » le temps avec des activités qu’on n’aurait ni eu le loisir, ni l’envie de faire autrement ; une semaine de patience.

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Puis l’harmattan s’essouffle pour céder peu à peu sa place au vrai beau temps, celui qu’on n’osait presque plus espérer, le ciel bleu et le soleil enfin dégagés de la brume de sable, le vent moins fort qui nous permet d’accéder plus facilement au bord en annexe, de mieux profiter de l’escale à terre, de pouvoir passer plus de temps dans le cockpit qu’à l’intérieur du voilier. Et de nous en aller de cette île de sable après 3 semaines d’escale.

SÃO NICOLAU

Janvier nous amène sur les îles Barlaventos (« îles au vent »), au nord de l’Archipel (le Cap Vert est divisé entre les « îles au vent » et les Sotaventos , « îles sous le vent », au sud). São Nicolau, 346 km2, terre au passé volcanique très actif, dont l’on surplombe depuis son sommet, le Monte Gordo à 1304m, les disparités insulaires : l’aridité au sud, la végétation au nord. Verdure que nous retrouvons avec délectation, tous les sens en éveil; quel bonheur toute cette chlorophylle autour de nous !

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Paradis de vertes vallées encadrées de falaises majestueuses, hameaux perdus accrochés à ses coteaux ou posés au creux des vallons, sentiers pavés ondoyant sur les versants, bordés des derniers dragonniers (arbre millénaire qui ne pousse plus qu’à São Nicolau et Santo Antão, dont le « sang » extrait est utilisé en homéopathie), de bananiers et papayers, de cactus, de champs de canne à sucre parsemés de silhouettes colorées courbées. Raidillons empruntés depuis la nuit des temps par les villageois (qu’importent l’âge et la marchandise à porter) ainsi que par leurs ânes pour porter leurs charges, puis par nous en cette mi-janvier. Ça et là, ça fuse de bonjours, de sourires, partout des gens qui chantent, qui rient. On nous offre un morceau de canne à sucre à goûter, c’est doux, c’est frais. Femmes transportant allègrement leurs lourds fardeaux en un incroyable équilibre sur la tête (ou alors cette femme, plus loin à Mindelo, que nous verrons avec stupéfaction traverser la ville pour vendre ses oeufs, des centaines d’oeufs dans des cartons empilés les uns sur les autres sur la tête), avec une déconcertante aisance, les enfants qui cavalent, et aucun touriste. Aucun panneau indicateur non plus, mais chaque maisonnée nous arrête, nous demande d’où l’on vient, où l’on va, et ne manque pas de nous indiquer le bon chemin.

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Dragonnier

Pourtant, par deux fois, nous nous égarons au retour (il existe peu de documents et guides du Cap Vert), nous retrouvant une fin d’après-midi dans les gorges profondes d’une rivière desséchée, avec l’angoissante assurance que le jour tombera bientôt et rapidement, défilé interminable, qui finit néanmoins par aboutir sur une longue route, une route désertique, avec encore des km à parcourir pour revenir. Nous nous jetons sur le 1er et seul véhicule qui s’arrête dans un crissement de pneus à notre hauteur : la police. Nous voilà embarqués et entassés à l’arrière, recroquevillés, pliés en deux (nous sommes 4 avec nos amis navigateurs). Nous pris d’un fou rire, bringuebalés dans le véhicule qui file à toute allure sur la route pavée, les policiers le sourire aux lèvres, les villageois hilares à notre passage… Nous apprenons par la suite que nous occupons la place des repris de justice !

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Une autre fois, sur cette même route sur laquelle nous retombons après un autre retour de randonnée hasardeuse, surgit également un soir une seule voiture que nous prenons pour un« aluger » (minibus ou pick-up qui fait office de transport public). A l’arrivée au village de Tarrafal, le chauffeur refuse que nous le payions : ce n’est pas un aluger, mais le véhicule de l’église. En effet, sur le siège passager trône le prêtre, hiératique dans sa soutane, que nous n’avions pas aperçu, installés à l’arrière du pick-up.

Mais en tant normal, c’est le « vrai » aluger que nous prenons, trajet chaotique qui nous mène sur des pistes serpentant à flanc de ravin, traversant de fabuleux paysages et de pittoresques villages. Le chauffeur parcourt la ville au départ, inlassablement, jusqu’à ce que le bus soit plein ; puis une fois en route, klaxonne à chaque coin de rue ou chaque virage, auquel répondent quantité de bras levés et de sourires; ce dernier s’arrête discuter avec une connaissance, parfois se stoppe un moment devant sa propre maison pour y chercher quelque chose. Chacun descend et remonte dans l’aluger tout au long du trajet, entasse ses bagages aux pieds de tout le monde. Un lieu de rencontre mobile des habitants de l’île, où tout passager engage la discussion avec son voisin, comme ce monsieur originaire de Guinée qui nous offre une tirade sur la politique française d’un point de vue simple et absolument éclairé. Un grand moment !

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São Nicolau, monde campagnard, où les villageois vivent au rythme des corvées d’eau, où ânes, femmes, enfants, jeunes hommes ou vieillards, entourés de leurs amas de bidons en plastique, se retrouvent autour de la fontaine. Mères qui pilent le grain dans leur cour, qui lavent devant leur logis l’enfant dans la bassine d’eau qui hurle son mécontentement. Les jeux de société entre hommes sur la place du village, à l’ombre d’un grand arbre. Femmes qui déambulent en bigoudis. Dames âgées qui fument la pipe et qui crachent à terre. Beauté de cette population métissée qui nous émerveille toujours, les faciès africains comme sculptés dans l’ébène, deux billes noires posées au milieu, ourlées de longs cils recourbés. Ou ces yeux verts, bleu pâles, parfois presque transparents, offrant le plus charmant des contrastes en se détachant d’une peau mate.

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Dans ces quelques maisonnées qui vivent loin de tout, souvent, le bonheur se lit sur les visages des gens qui nous le font partager. L’immense sourire de cette ravissante petite fille qui vient de recevoir un stylo. Ces gamins qui s’enfuient tout fiers vers le village avec leur nouveau T-Shirt. l’histoire de ce vieil homme, qui vit en reclus dans son village abandonné des hommes mais pas des bêtes, avec ce coq qui n’en finit plus d’annoncer le matin tout au long de la journée. Un jour un bloc de rocher s’est détaché de la montagne pour venir s’abattre sur le toit en branches tressées de canne à sucre, qui coiffait une des maisons, écrasant de son poids le corps d’un enfant. Tout le village s’en est allé, le vieux est resté, au milieu de ses chèvres et autres animaux de ferme. A Ribeira da Prata, un ancien de la marine marchande, de retour dans son Cap Vert natal, nous résume ainsi, dans un anglais approximatif, la vie sur l’archipel : « on est pauvre, on n’a pas une vie facile, mais on est heureux. Peut-être plus que ceux qui ont tout. » Avant de s’asseoir par terre pour jouer aux cartes avec ses amis.

Au mouillage à Tarrafal (sur la côte sud-ouest de l’île, comme beaucoup d’autres de nos ancrages au Cap Vert, afin de nous protéger du vent dominant de nord est), on découvre une ville tranquille où règne une certaine indolence, une certaine sérénité, un bourg où finalement il ne se passe presque rien. Où la vie passe et la notion du temps est tout autre. Où notre débarquement représente toute une attraction ! Peu de tourisme sur São Nicolau(liaisons par ferry sporadiques), contribuant à préserver l’authenticité du lieu et des gens. Un habitant nous décrit sa ville comme étant l’une des plus calmes de l’archipel, et son île comme recélant l’âme du Cap Vert. Et bien on l’aime cette âme, cette île, ce Cap Vert !

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La capitale de São Nicolau, Ribeira Brava, lovée au creux de la vallée encadrée de hauts sommets, à laquelle on accède par un chemin en zigzag, nous surprend par ses ruelles propres et bien entretenues, ses parcs fleuris, ses jolies maisons soignées, aux façades couleur pastel, autant de choses qui contrastent avec toutes les autres villes que nous avons pu visiter sur les autres îles. La petite dame dans son restaurant (manger au restaurant ne coûte pas cher au Cap Vert) nous accueille avec des petits biscuits qui sortent du four, un vrai régal.

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Papayers (à droite)

Un soir, c’est une « nuit capverdienne » qui nous attend. Qui s’organise par notre ami Lili, un capverdien de Tarrafal, dans un restaurant. Ses amis musiciens s’installent autour de nous. Une dizaine de jeunes gars, trois guitares sèches, une bouteille vide de Fanta que l’un gratte avec une fourchette pour battre la mesure. Des voix graves, mates ou plus aigues, fusent tour à tour de leur gorge, en solo ou pas, mélopée languissante, morna ou chanson d’amour (interprétations du répertoire de Cesaria Evora entre autres). Emportés par la musique, ils nous transportent.

Frissons qui parcourent tout le corps, larmes en suspens, gorge nouée ; nous n’avons jamais rien entendu de si beau exprimé avec tant d’émotion. Leur attitude emprunte presque celle d’un recueillement. Ils sont dans la musique, ils sont la musique. Chaque note, chaque rythme frappé, chaque ton est absolument juste et tombe au moment adéquat. Dans le groupe, ils vont et ils viennent, des villageois entrent, s’installent et remplacent un chanteur ou un guitariste, le propriétaire du bistrot s’y met aussi. Chacun avec un talent inégalé. Les capverdiens, un indéniable peuple de musiciens. Un concert privé rien que pour nous quatre (toujours en compagnie de nos amis navigateurs).

Mais dehors le père de Lili, assis sur le pas de sa porte, tend l’oreille. A défaut de voir, il écoute. Veuf depuis peu de temps, Antonio est un ancien pêcheur de 67 ans. Non-voyant depuis 6 ans. La faute à la pêche au lamparo, des années de labeur la nuit, les yeux exposés à la lumière si violente des spots qu’elle lui a brûlé les yeux. Nous repassons devant chez lui à la fin du concert. Un grand sourire s’étale sur son visage… la faute à la musique.

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jeu de société devant le bâtiment de la fontaine

Quelques jours avant de quitter l’île, il est temps de refaire le plein en eau. Toujours un ou deux capverdiens pour nous aider (dans l’espoir -fondé- de percevoir un petit salaire) ; mais ce jour là, pas d’eau au village, pas d’eau à la fontaine. Dépités, nous repartons avec notre chargement de bidons vides. Une femme, qui a suivit la scène, mesure notre déception et nous fait enter dans sa cour : cruche après cruche, Fernanda transvase des litres et des litres d’eau depuis ses grosses cuves en plastique ; il lui en reste assez pour pouvoir la partager ; elle ne voulait pas nous revoir partir « le visage triste ». Une autre face du Cap Vert.

Au retour, nous passons chez la vieille dame qui fabrique son délicieux fromage de chèvre frais, la spécialité de l’archipel ; puis chez la police de l’île, où nous recherchons nos papiers. Ici comme ailleurs sur les autres îles, les représentants de l’ordre se montrent décontractés, aimables, et à la fois dignes dans leur uniforme impeccable.

SANTA LUZIA

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Autre île, autre dépaysement. Santa Luzia, terre déserte, la plus petite du Cap Vert, réserve naturelle de 5 km sur 13 plantée entre São Nicolau et São Vicente. Monde minéral, à peine végétal, même pas animal. Une seule ligne claire qui contraste avec les sombres rochers qui la surplombent, une longue bande de sable, « notre » plage, ourlée d’eau turquoise sur laquelle repose nos deux bateaux jaunes. Seuls. Nous traînons depuis plus d’un mois avec le même couple de jeunes français, suivant la même route, partageant les mêmes escales.

Une semaine à Santa Luzia pendant laquelle les jours coulent et filent, à explorer l’île comme des Robinsons, à profiter de la longue plage déserte, à plonger et chasser dans ce fabuleux paradis aquatique. Les effluves de pain qui cuit venant embaumer tout le bateau (mais qui sera vite happé, dès sa sortie du four, par des estomacs impatients). Visite du village abandonné où vivait il y a plusieurs dizaines d’années la dernière famille de l’île, dont l’approvisionnement dépendait entièrement du passage des pêcheurs. Ouvriers de la mer qui s’y arrêtent toujours, avec leur petite barque à voile remontant courageusement le vent.

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Les navigations inter-îles se font en maximum 24 heures, souvent moins, et le bateau avance vite avec cette saison du vent. Parfois, c’est le jeu des gros dauphins, ventre et museau blanc, à l’étrave. D’autres fois, la surprise de découvrir quel poisson a mordu sur la ligne à la traîne.

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D’autres fois encore, la navigation se fait plus sportive, comme dans le chenal entre Santa Luzia et São Vicente, la prochaine île vers l’ouest, où vent et houle se renforcent, et où Cercamon escalade une mer forte. Mais toujours, se débrouiller pour arriver de jour, certaines îles étant parfois mal cartographiées, le balisage nocturne n’existant pas ou n’ayant souvent jamais été réparé.

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SÃO VICENTE

São Vicente se dessine en crêtes cisaillées, roches noires qui tombent à pic dans l’océan bleu aux lèvres retroussées de blanc, côte nord que l’on longe pour atterrir sur Mindelo. Mindelo, capitale culturelle du Cap Vert, seconde ville de l’archipel au niveau du nombre d’habitants.

Après l’île déserte, se réhabituer à la ville. Les mendiants qui s’agrippent, les vendeurs de rue qui harcèlent, le flot humain qui se déverse en rangs épais sur le trottoir et la chaussée, les risques de vol. Pour pallier au « trafic des annexes », unique et propre à Mindelo, pas d’autre choix que de payer l’équivalent d’environ cinq euros pour la garde du dinghy si l’on souhaite se rendre à terre. Régis reprend alors le système de Gibraltar (où le vol d’annexe étant courant) : amener femme, amis et bagages au bord, revenir en dinghy jusqu’à Cercamon, puis nager jusqu’au rivage, recommencer ensuite le soir en sens inverse. Jusqu’à ce qu’un gardien du groupe, après une semaine d’observation, se décide à accepter de baisser les prix. Nous nous rendons compte, d’après l’odeur, que pendant un moment nous accostions sur la grève avec l’annexe en plein WC publics. Ces messieurs vont et viennent tout au long de la journée, se cachent un minimum, font leur affaire, que la marée, faisant office de chasse d’eau, se charge d’emporter…

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Nous nous laissons séduire par Mindelo, par ses venelles pavées bordées de boutiques, de petits supermarchés où nous réalisons l’approvisionnement, des anciens et majestueux bâtiments coloniaux, des galeries d’art, des restaurant, de la musique, toujours elle, qui s’échappe de la ville dès la nuit tombée. Le somptueux et coloré marché aux fruits et légumes qui regorge de produits frais, qui diffère de toutes les autres îles avec leurs marchandises fatiguées, dont l’arrivage dépendait de l’arrivée du cargo. Manque de vitamine suppléé alors par les graines que nous faisons germer sur le bateau, ou les jus de fruits. Mais ici, nous faisons le plein, et découvrons de jour en jour des produits tropicaux que nous apprenons à goûter et à cuisiner.

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Thons fraîchement pêchés

Les étalages posés à même le sol sur les trottoirs, avec les poules vivantes qui attendent naïvement et bravement de passer à la casserole. Le marché aux poissons, vibrant d’activité, les voix qui résonnent, qui enflent dans la bâtisse en toit de tôle, le passage effréné des pêcheurs lame au poing, qui tranchent, découpent hargneusement d’énormes morceaux de chair, les gros thons chargés sur des chariots, la foule qui se bouscule et se presse pour céder le passage à l’homme et la bête, viscères et sang qui gisent ça et là, dont les effluves qu’ils exhalent s’imprègnent dans tout le marché.

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Ville animée et cosmopolite où nous rencontrons d’autres navigateurs, le consul honoraire de France et son épouse (couple charmant, amoureux de la vie et de la culture capverdienne), des habitants qui chacun nous laissent entrevoir un autre aspect du pays, et l’homme qui se chargera, à notre grand étonnement, de faire réparer notre bôme (le vis-de-mulet tordu depuis notre dernier empannage) en un temps record. Il y a aussi la plage version Brésil, toute en muscles et en strings, en jeux de corps et de séduction. L’étonnante et toujours fascinante beauté des filles. Le contact avec les habitants nous apprend l’inexistence de la notion de racisme au Cap Vert, les rapports indifféremment entre locaux, touristes, et expatriés. Les revers et déviances du tourisme naissant et qui apparaissent déjà. La vie au jour le jour que mènent les capverdiens, incapables de prévoir le lendemain, concept absent de leur culture, où la logique et manière de penser n’est pas la même.

Décidément, nous semblons être abonnés aux retours « exotiques ».

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Ce village du bout du monde sur la côte nord-est de São Vicente dans lequel nous avons atterri nous pousse à retourner à pieds en direction de Mindelo, aucun passage d’aluger au fil des heures pour espérer revenir véhiculé. Au bout de quelques kilomètres, sur le bas-côté de la longue route qui traverse le désert rocailleux de cette île à la terre stérile, des capverdiens assis ou couchés qui manifestement attendent. Ça pourrait ressembler à un arrêt de quelque chose. On se mêle au groupe. Déboule peu après un camion sur la piste, qui se stoppe, et embarque tout le monde dans la benne, chacun se cramponnant en files indiennes à celui devant lui en tentant de maintenir son équilibre malgré les soubresauts imprimés par la route. On finit par aboutir à la ville, sourire en coin et ravis de l’expérience !

SANTO ANTÃO

Mais là où le dépaysement va crescendo, là où le Cap Vert révèle toute la beauté dont il est capable, c’est certainement Santo Antão.

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Deux jours sur cette somptueuse île, à fouler les sentiers pavés qui serpentent les combes escarpées. Première vallée que l’on découvre depuis un col, juste après le large cratère de Cova transformé en cultures, qui n’est qu’un tapis de falaises et de verdure qui s’étale à nos pieds, un spectacle à couper le souffle. Le chemin aux 87 contours nous mène à travers cette vallée de Paúl, ceint de végétation luxuriante, de hauts champs de cannes à sucre, de plantations de café, de palmiers, d’arbres fruitiers les plus divers et les plus inconnus (pour nous), de dragonniers, et d’eau! Qui se déverse en sources, en rivières, en levadas, dans un chuintement d’eau qui coule, que voilà quelques temps que nous n‘avions plus entendu.

La deuxième plus grande île du Cap Vert, la plus agricole de toutes, qui exporte ses produits vers toutes les autres. Parmi les pittoresques villages de cette côte nord-est, nous atterrissons à celui de Ponta do Sol.

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Pas de mouillage vraiment possible sur l’île, nous n’avons donc pas à retourner sur Cercamon le soir puisqu’un navigateur nous le garde à Mindelo (la plupart des navigateurs se débrouillent ainsi), c’est pourquoi nous choisissons une pension pour y passer la nuit. Le confort d’une chambre simple et propre, où nous redécouvrons le plaisir oublié d’un vrai lit et surtout d’une douche d’eau douce et chaude. Nous voilà requinqués, et la deuxième journée nous offre un panorama encore plus surprenant que la veille : sur la sente qui longe la mer, juste après un virage, c’est une vertigineuse et paisible vallée qui surgit, aux flancs de laquelle dégringole tout un enchaînement de plantations en terrasses, en quadrillages irréguliers, superposés les uns auxautres jusqu’au fond, créant une mosaïque de couleurs en relief sur les coteaux qui s’évasent vers l’océan.

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Au centre, vers le fond du vallon, s’agrippe à la roche on ne sait trop comment, le petit village de Fontainhas, que l’on rejoint par une route séculaire, tortueuse, aux pavés humides des chapes de brume qui enveloppent la montagne ce matin, empruntée par les villageois, perpétuellement chargés, obstinément d’un pas rapide et nonchalant à la fois.

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Sur les sentiers de Santo Antão, comme à São Nicolau, toujours les enfants et leur minois attendrissant, les femmes en contrebas qui frottent le linge à la rivière, certains villageois qui se déplacent comme leur infirmité le leur permet avec leurs pieds bots, malformation devenue rare chez nous, les distilleries de l’île où mijote le fameux et délicieux grog de Santo Antão. Les habitants ne diront pas le contraire, et certaines ambiances lors de nos passages en fin de journée dans les villages ne sont pas tristes ! Nous achetons sur place du ponche au parfum exquis de coco et cacao.

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Au retour dans l’aluger, on plonge dans ces yeux bleus interminables du vieillard au visage sillonné par les marques du temps devant nous, qui nous tient une discussion en créole, et qui descend plus loin rejoindre sa famille ; l’ancien qui détient une expérience de vie ici reconnue, valorisée, respectée. Puis on plonge dans les nuages épais, gris, dans lesquels s’enfonce la piste, pour ressurgir posée en un équilibre qui semble précaire au sommet de la crête, de laquelle de part et d’autre tombe le vide, le vide qui finit en deux vallées extraordinaires de beauté, en un enchevêtrement de rocaille, de végétation, de maisonnettes blanches.

a61.jpg La tenancière de notre pension

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Le chenal réputé agité entre Santo Antão et São Vicente se montre à la hauteur lors de ce retour à Mindelo à la fin janvier : ferry qui gîte, dont les mouvements épousent ceux de la mer houleuse, bouillonnement d’eau écrasée sous la coque qui fracasse la vague, les passagers qui rejettent leur estomac dans les sacs en plastique, d’autres qui combattent le mal de mer au grog en chantant et en dansant. Santo Antão, un dépaysement bref et intense, dont nous n’oublierons pas la saveur, parfumée au goût de trop peu.

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Le capitaine du ferry

RETOUR A MINDELO

L’escale se prolonge contre son gré, comme à Boa Vista, c’est la météo qui nous retient ici une semaine de plus après deux autres déjà passées ici.

Nous vivons un événement rare dans le pays : grosse pluie orageuse qui se déverse d’un ciel bas et lourd, relayée les jours suivants par un temps toujours maussade, venté, puis par le passage annoncé d’une dépression devant amener grosse houle et vents forts. De quoi sagement rester dans le mouillage réputé le mieux protégé de tout l’archipel.


DRÔLES D’HISTOIRES

 

D’autres ne songeraient même pas à se rendre dans ces îles, avec la conviction qu’il s’agit d’un pays dangereux. Plusieurs de vos derniers messages parlaient d’insécurité. Effectivement, il y a un ou deux ans, a sévi sur l’île de Sal une bande de pillards, les navigateurs étaient victimes d’agressions, de vols (les voyous nageaient de nuit jusqu’aux bateaux au mouillage), ce qui n’était plus le cas lors de notre passage. Des histoires similaires se sont déroulées au courant des dernières années sur d’autres îles aussi, de manière plutôt occasionnelle.

Un rebondissement récent dans le pays a plongé un instant le monde dans l’horreur : l’histoire des deux italiennes sauvagement assassinées dont vous avez certainement entendu parler. Une des jeunes femmes avait eu une relation avec un guide, et refusant alors ses avances, s’est vue lapidée ainsi que ses deux amies (deux des touristes ont fini enterrées, dont une vivante), tragédie dont seule une des italiennes a survécu. Un Cap Vert désolé par ce drame unique qui révulse le monde mais en premier lieu la contrée elle-même.

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Nous sommes bien conscients de l’existence de telles histoires, ce qu’elles ont de dramatique, mais il est vrai que nous n’avons pas directement été confronté à cela lors de notre séjour. Dans le milieu de la navigation, circulent aisément des bruits de toutes sortes, parfois réels, mais qui se déforment souvent très rapidement, qui tiennent peu compte de la cause qui a déclenché le problème, qui racontent des événements qui ont eu lieu il y a plusieurs mois ou années, alors que généralement la situation a évolué entre-temps (par des arrestations, une présence policière renforcée, etc.). La peur est légitime, mais parfois fondée uniquement sur des rumeurs.

Praia est considérée comme la ville la plus insécuritaire du Cap Vert, même par les capverdiens eux-mêmes. La capitale n’était pas prévue sur notre trajectoire jusqu’à ce que le catamaran « Damassine », notre ami suisse qui nous suivons depuis Madère, à l’escale depuis un moment sur Santiago, nous informe que la ville vaut le coup d’oeil et qu’il n’y a ressenti aucun danger. Une métropole que nous avons effectivement beaucoup appréciée, vous comprendrez plus loin pourquoi.

Connaissant les risques de vols plus élevés en ville, tout comme les grandes agglomérations européennes qui vivent aussi avec leur lot de violence, avec certaines zones à certaines heures à éviter, c’est à Mindelo et à Praia que nous avons pris le plus de précautions. Toujours peu d’argent, aucun bijou ni objet de valeur sur soi, remonter notre annexe chaque soir sur le bateau en la cadenassant, ramer jusqu’au bord pour débarquer à terre afin de ne pas avoir à laisser notre moteur hord board sur le dinghy, rentrer au bateau dès la nuit tombée, soit vers 18h, etc., des réflexes qui nous servirons encore ailleurs.

Notre séjour avait commencé dans un climat bien particulier, avec la disparition de ce navigateur espagnol, à Palmeira sur l’île de Sal, qui selon l’histoire, serait parti en annexe, éméché, en compagnie d’un capverdien, un jour que sévissait l’harmattan en décembre dernier, pour ne plus jamais réapparaître. Plusieurs versions de l’histoire circulent depuis, des thèses de la disparition en mer à celle provoquée par l’intéressé. Notre escale finit avec une autre histoire, non moins singulière…

Nous faisons la connaissance en février de D., ce navigateur allemand de la petite cinquantaine, qui arrive à bord d’un catamaran avec son équipage à Praia. Escale prévue rapide pour refaire les pleins d’eau et de gasoil avant de repartir vers les Antilles. Dès que nous entrons en contact avec ce dernier, ses propos nous paraissent incohérents, étranges, inadaptés, chez un homme possédant à la fois une grande intelligence. Son discours nous entraîne au fur et à mesure dans un monde où nous n’avons plus nos repères, où nous perdons pied, duquel nous ne distinguons plus la réalité de l’invraisemblable.

Un matin, alors que nous débarquons à terre au même moment que d’autres amis navigateurs, chacun avec son annexe, la police maritime à terre (le bâtiment se trouve juste derrière la plage) ainsi qu’une vedette qui patrouille inhabituellement dans le mouillage, nous intiment l’ordre d’immédiatement rebrousser chemin et de retourner sur nos bateaux. Jorge, le capverdien qui nous sert parfois de guide à Praia, s’interpose et au bout de quelques discussions nerveuses, l’erreur est rétablie : ils nous avaient confondu avec l’équipage du catamaran allemand. C’est le jour suivant que nous apprenons l’histoire, après des moments de questionnements intenses.

D. est engagé comme skipper professionnel pour convoyer ce catamaran tout neuf depuis l’Europe vers les Antilles, où il sera alors dédié au charter. Il embarque un premier équipier algérien en France, puis un second, français, aux Canaries. Au fur et à mesure de la croisière, se développe à bord une ambiance très particulière… D.charge d’abord le catamaran d’une tonne de matériel (alors qu’à la différence d’un monocoque, il faut veiller au poids du chargement, pour avoir un bateau toujours manoeuvrable), tout un bric à brac assez hétéroclite, qui envahit jusque sur le pont et dans le cockpit. Un équipement qu’il emmènerait jusque sur son propre voilier qu’il posséderait aux Caraïbes. Le skipper commence à dilapider très rapidement tout son argent, notamment dans l’alcool. Enivré, jusqu’au coma éthylique, la pathologie psychiatrique dont il est très certainement atteint prend toute son ampleur et les aberrations continuent à s’enchaîner.

La navigation entre les Canaries et Praia se fait entièrement au moteur (alors que la zone est toujours ventée), les voiles n’ont jamais été dépliées. Le bateau arrive à sec de gasoil et d’eau également, d’où cette escale imprévue au Cap Vert. L’équipier algérien se transforme au cours des jours en souffre-douleur du skipper. Séquestré, humilié, privé de nourriture, l’homme a le regard hagard et le visage émacié lorsque nous l’apercevons à Praia.

Les autorités capverdiennes doivent se douter de quelque chose, ou alors est-ce la marina de Tenerife qui a donné l’alerte (D. a préféré quitter le port canarien sans payer en ne récupérant pas les papiers du bateau), quoiqu’il en soit, le propriétaire du catamaran accompagné d’un autre skipper arrivent rapidement à Praia. Ils retrouvent le bateau dans un état de saleté incommensurable, des modifications de l’aménagement intérieur ont été amorcées à la scie sauteuse, et découvrent ce pauvre équipier arabe apeuré. Quand au français, à peine le sol capverdien touché, il s’est comme enfui, inventant une excuse apparemment acceptée par le skipper allemand. La police pensait que le catamaran était volé (sans papiers à bord), en réalité juste pas encore, car une des autres intentions de D.était de rallier l’Afrique du Sud, puis de se faire de l’argent là-bas avec le bateau.

Le propriétaire n’a pas de temps à perdre dans des poursuites judiciaires envers son ex-employé, et assez gâché d’argent dans cette histoire. Il débarque donc l’équipier algérien, en lui offrant son billet de retour vers son pays, et laisse D. avec ses affaires au Cap Vert. Nous recroisons ce dernier quelques jours plus tard, en pleine phase maniaque ; il a décidé de s’installer dans le pays, il fourmille de projets pour aider la population, pour « faire de ce désert un oasis ». Un jour, une statue devra lui être érigée.

TARRAFAL SUR SANTIAGO

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Laissons de côté le chapitre des histoires sordides. Retour au 12 février, alors que nous laissons Mindelo dans notre sillage. Nous laissons aussi nos nouveaux amis, deux familles françaises, et « Aerandir » avec qui nous venons de passer deux mois, qui s’en va pour Brava. Cercamon pique vers le sud-est, pour une trentaine d’heures de paisible navigation, hélas, sans poisson au bout de la ligne.

Tarrafal sur Santiago (il existe plusieurs lieux nommés Tarrafal au Cap Vert) nous apparaît comme un petit paradis avec sa plage bordée de cocotiers, qui éclaboussent de leur gerbe sombre le bleu du ciel. Des noix que nous goûtons pour la toute première fois. La femme qui nous les vend perce la carapace, le jus translucide et rafraîchissant s’écoule dans nos gosiers, puis elle découpe avec habileté, la machette dans une main, la noix dans l’autre, l’écorce du fruit, qui révèle sa chair que nous grignoterons en route. Les rouleaux turquoise s’abattent sur la grève, et les enfants, minuscules touches de couleurs au sommet de la vague ou engloutis par cette dernière, surfent inlassablement sur les lames.

Découverte du village et de sa population si différente des autres îles, qui se décline en plus foncée, moins métissée, plus africaine, tant au niveau des morphologies que de l’ambiance. Depuis la colline, derrière la plage, on embrasse le mouillage ainsi qu’une petite partie de Santiago, terre partiellement verte, bien cultivée par endroits. Il s’agit de la première île habitée du Cap Vert, où vit actuellement la moitié de la population de tout l’archipel. Les innombrables chèvres qui le peuplent, gambadant ici et là en ville, à la campagne, sur les routes, dans les champs ou montagnes, seraient en partie responsable de la déforestation de l’archipel et de la conséquente sécheresse chronique.

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La météo doit se péjorer, la houle se renforcer, et ici la baie l’accueille à bras grands ouverts. Nous quittons Tarrafal au bout de deux jours, pour une navigation jusqu’au sud de l’île, qui évoque celle sur les lacs suisses : du calme plat, d’un vent variable, nous passons subitement à 25 noeuds établis (45km/h), sur un océan de moutons, nous laissant à peine le temps de réduire la voilure.

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PRAIA, LA CAPITALE

Au mouillage de Praia, d’abord prendre garde à l’épave dont l’extrémité surgit à peine de l’eau (ces épaves si nombreuses au Cap Vert, que Cercamon s’était planté dans le mât de l’une d’elles à Sal, indiquée seulement pas des bouteilles en plastique à la surface, nous dégageant avec peine de la ruine d’acier). Puis retrouver par la suite le catamaran Damassine, avec qui nous passerons les derniers jours, jusqu’à ce qu’il quitte le Cap Vert pour les Antilles. Il nous dépannera d’une pale de notre éolienne qui vient de casser lors d’une bête manoeuvre, nous sauvant d’une traversée où nos mains se seraient relayées à la barre, par manque d’énergie pour alimenter le pilote automatique. Car tomber en panne de quoique ce soit au Cap Vert exige temps et patience (quitte à laisser passer la saison pour traverser, et saisir la prochaine occasion un an plus tard).

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Ici pas de système de gardiennage d’annexe comme à Mindelo (qui cessera peut-être bientôt avec la construction de la première marina du Cap Vert, qui devrait être achevée pour ce printemps), où nous retrouvions régulièrement notre « sentinelle » plus placée en faction devant le bistrot que devant notre dinghy.

A Praia, nous laissons l’annexe cadenassée à un lampadaire sur la grève, que nous retrouverons toujours intacte, plage que les capverdiens, souvent très sportifs, longent de quelques enjambées lors de leur footing, ou transforment en un terrain de football, le sport national. Puis nous nous jetons à l’assaut de la ville, l’esprit inconsciemment imprégné par toute la violence que l’on nous a racontée, et pourtant rapidement et positivement surpris.

Dans Praia, capitale de l’archipel et siège du gouvernement, accueillant différentes ambassades, nous découvrons quantités de bâtiments officiels, places et églises qui valent le détour sur le « Plateau », où la vieille ville se dresse, tournée vers l’océan.

Le mercado central représente à lui seul une immersion en Afrique, et si nous pensions que celui de Mindelo était bien garni, nous n’avions encore rien vu avec celui de Praia.

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Sous les draps colorés, suspendus pour se protéger du soleil, chaque mètre carré est rentabilisé, on y trouve le secteur boucherie et poissonnerie, les étalages abondant de produits frais se succèdent les uns aux autres, marché claquant de couleurs vives, farci d’odeurs, de bruits. Brassage humain qui se pousse, se bouscule. Un lieu de vie où les femmes y passent leurs journées, écossant les pois, haranguant le client, bavardant entre elles, surveillant les enfants qui se faufilent ici et là, cuisinant leurs mets sur leur réchaud. Repas que l’on peut partager, comme la majorité de la population qui travaille aux alentours du marché. Les femmes à la cuisine ont la main lourde, l’assiette est plus que bien servie de nourriture de base telle que riz ou polenta, accompagnée de poisson ou de viande, parfois de légumes ou de fèves. Dîner délicieux que l’on paie moins d’1,50 euro par personne, et que l’on déguste debout, au milieu du continuel va-etvient populaire, des mouches qui virevoltent, dans le brouhaha incessant, parfois à côté du mendiant à l’esprit dérangé qui s’époumone malgré les protestations des femmes.

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Le marché se poursuit le long des ruelles, où les commerçants étalent leurs marchandises à même le sol, au milieu des dindons, cochonnets, biquettes et poules, pieds et poings liés. Adossés aux murs décrépis des maisons, le derrière parfois plus que rebondi d’une imposante Mama dépasse largement du tabouret, l’englouti presque sous les innombrables plis de tissu. Si l’on continue à descendre le chemin, on aboutit au marché sénégalais, à Sucupira, même style d’ambiance, mais dans le tissu, les vêtements, le cuir, les chaussures.

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Moins pittoresque, mais non moins abondant, le Leader Price fraîchement implanté dans la ville nous offre tout ce dont nous pouvions rêver pour un approvisionnement avant une traversée. Nos yeux semblent ne pas être assez grands pour tout enregistrer, même si en réalité, le supermarché n’est pas plus grand que celui d’une petite localité française. Il s’agit du magasin d’alimentation le plus spacieux de tout le Cap Vert, nous retrouvons des produits plus que variés que nous n’avions plus l’habitude de consommer. Et pourtant, tout à notre joie de découvrir autant de marchandises, nous ne nous sentons presque plus au Cap Vert, dans un univers aseptisé, impersonnel. Sentiment certainement égoïste, pourquoi les habitants devraient-ils se contenter de leurs petites épiceries ?

Le Cap Vert vit au rythme de la fête, de la musique. A Mindelo, où le Carnaval est réputé le meilleur de tout l’archipel, ses habitants affirmaient qu’il n’y avait que celui du Brésil qui le surpassait, et nous assistions à ses répétitions chaque soir. En février nous nous trouvons à Praia, et trois jours durant, la fête bat son plein, surtout le soir et la nuit. Nous suivons le défilé du deuxième jour, marqué par le thème récurant de l’esclavage, suivi des danseurs et danseuses qui évoluent dans un chatoiement de couleurs, ondulant sur la musique jouée par le cortège. Jorge, originaire de Praia, nous guide dans la procession, on se faufile entre les enfants déguisés, les hommes travestis, les jeunes filles aguicheuses, l’exubérance des costumes reprenant toute une série de thèmes divers, dans la foule qui commence à fonctionner selon sa pulsion, dictée par l’alcool. A partir d’une certaine heure, mieux vaut s’en aller, retrouver son chez soi, sa maison qu’on trimballe de lieu en lieu.

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Parce que la ville est plus touristique, mais aussi avec Carnaval, période durant laquelle le grog coule à flots plus abondants qu’à l’ordinaire, certaines personnes osent proférer des paroles saugrenues, d’autres se montrent parfois plus hargneuses qu’à l’accoutumée. Les gamins quémandent, certains exigent, usant d’un ton cousu d’agressivité.

Le jour où nous pénétrons dans la zone non recommandée de la ville, mais parce qu’un après-midi nous y avons rendez-vous avec un navigateur pour qu’il nous cherche là en annexe, à proximité du mouillage, nous nous ressentons pour la première fois de tout notre séjour au Cap Vert en insécurité. Le tenancier de la station service se jette sur nos sacs que nous avions laissé à nos côtés, pour les mettre en sécurité ; tout autour, des gamins de 10-12 ans zonent, les yeux fureteurs, leurs aînés s’énervent les uns avec les autres, l’alcool circule, le crack aussi. Juste au-dessus, les bidonvilles de Praia, friche de bâtisses amères, rongés par la misère, le chômage, générant violence et dépravation.

Mais pas toujours. Jorge, un jeune homme issu de ce quartier, dont nous faisons la connaissance par l’intermédiaire de Damassine, nous aidera tout au long de notre séjour dans nos différentes démarches, des corvées d’eau, de gasoil, à celle du gaz et autres services.

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Jorge

Quelqu’un à qui nous pouvons entièrement faire confiance, qui nous parle en créole, langue que nous commençons peu à peu à comprendre. Une amitié se développe entre nous et ce jeune capverdien qui voit son pays se développer, tournant le dos à des gens comme lui sans qualifications, faisant naître qu’une envie, celle de partir en Europe. D’autres partagent la même obsession, ces immigrés de l’Afrique de l’ouest, pour la plupart des jeunes hommes, arrivant au Cap Vert en avion ou en pirogue parfois, qui ont quitté leur pays en guerre, ou parce qu’ils n’y trouvaient plus de travail. Ils espèrent depuis là pouvoir plus facilement rejoindre l’Europe, le Rêve avec un grand R. Mais le Cap Vert se referme autour d’eux comme un piège : aucune possibilité de travail, aucun avenir envisageable, et aucune facilité pour rallier l’Europe. Guettant toute opportunité pour quitter ce petit pays où ils risqueraient de s’enliser, ils sont prêts à tout pour réaliser leur projet, conscients d’ « être né avec le mauvais passeport », selon leurs propres termes. Depuis trois mois que nous traînons dans l’archipel, que de propositions pour nous accompagner, même si nous ne rentrons pas en France, même si nous allons au Brésil, juste quitter ces îles de misère.

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Le berceau de la culture et de la nation capverdienne, Cidade Velha, se trouve à quelques kilomètres de Praia, la toute première cité du Cap Vert, agréable et pittoresque petit village planté en bord de mer, lieu devenu touristique (croiser vingt « blancs » dans la journée signifie que le coin est touristique). En hauteur, s’élève le seul château de l’archipel, superbement rénové grâce à l’aide de l’Espagne ; plus loin, l’unique cathédrale du pays, ou plutôt ses imposantes ruines datant du XV e au XVIIe siècle ; le pilori au centre de la cité, lieu de douleur et souvenir du passé esclavagiste ; la « Rua Banana », la plus ancienne rue du Cap Vert, et d’autres bâtiments encore. Au fond de la vallée, l’agréable palmeraie de cocotiers ombragée, ses arbres fruitiers de toutes sortes, entre les branches desquels voltent les passarinhos, genre de petits martins pêcheurs, au plumage coloré rendu étincelant par les rayons du soleil.

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Sur le toit des maisons, les habituelles antennes paraboliques ; les gens ne possèdent pas grandchose, mais en tous cas la TV, et de plus en plus le téléphone portable aussi. Ici comme sur les autres îles, les gens nous adressent spontanément la parole. Les capverdiens, toujours pouce en l’air, demandant si c’est « fich », si tout va bien. Nous partageons le repas d’une famille qui nous invite chez elle, rencontre de deux cultures différentes.

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BIENTOT LE DEPART

Finalement Cercamon quittera le Cap Vert depuis Praia, la capitale du pays, au sud de Santiago, la plus grande île de l’archipel. Car pas de sortie administrative possible sur les îles de Fogo et Brava, celles plus à l’ouest où nous souhaitions nous rendre, il faudrait retourner contre le vent jusqu’à Praia pour faire les papiers, navigation que nous n’envisageons pas. Les suisses que nous sommes et qui n’ont pas perdu à certains niveaux de leur esprit de droiture, n’ont pas envie de partir du sol capverdien sans tampon officiel sur le passeport, ou alors de quitter la capitale avec le fameux tampon en se rendant ensuite vers ces deux îles, mais de manière illégale alors, avec le risque d’une amende à la clef (peut-être traumatisés par notre arrivée au Japon il y a six ans avec des passeports périmés, subissant la désagréable expérience d’emprisonnement !). Alors tant pis, nous ne verrons pas le volcan et le plus haut sommet de l’archipel sur Fogo, ni l’un des plus beaux villages sur Brava, à l’inverse de plusieurs navigateurs qui ont décidé de ne pas tenir compte de ce détail.

A peine les autorités nous font part de ce dilemme, que déjà nous nous rendons compte que nous allons vraiment bientôt quitter le Cap Vert. Prise de conscience empreinte de mélancolie. Petit pays qui n’a pourtant pas réussi à plaire à tout le monde. La langueur qui s’en évapore, mêlé à ce sentiment de se sentir au bout du monde, et qui peut affecter le moral. La brume de sable vaporeuse que le vent chasse horizontalement, pour venir s’incruster partout (surtout vers les îles plus à l’est). Les mouillages souvent balayés par le vent, houleux, remettant à plus tard les plaisirs de la baignade, celui de la vie dans le cockpit, et engendrant des sorties à terres en annexe plus ou moins acrobatiques.

Pays de contrastes. Une violence parfois sous-jacente (surtout en ville), le risque de vol (si l’on ne prend pas les précautions standard), opposé à la gentillesse et à la chaleur de la majorité des gens. Les lieux où s’accumulent parfois des tas d’immondices et les rejets pollués de la mer, opposé à la beauté des paysages diversifiés. Les terres arides, elles-mêmes comme en désaccord face à celles revêtues d’une profusion de verdure. Chaque île possède sa propre particularité, tant au niveau de l’environnement que de sa population. Vous l’aurez compris, tout en contrastes, le Cap Vert nous fascine, nous fait vibrer au rythme de sa culture, de sa musique, de ses panoramas, de ses habitants. Une leçon de vie qui marque.

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La saison de passage des navigateurs s’étiole au Cap Vert, le « rush » du départ aux Antilles de la fin de l’année est passé, restent ceux qui prennent leur temps, qui apprécient le pays, comme nous, qui allons bientôt nous retrouver parmi les derniers à traverser !

Après avoir visité durant trois mois sept de ses dix îles, le Cap Vert qui nous a tant apporté, s’efface à présent peu à peu de notre esprit, d’abord douloureusement, pour céder la place à l’effervescence de la préparation de la traversée, puis à la découverte du Brésil. Le stress monte, parallèlement à l’excitation, et l’envie de voir plus loin pointe son nez…

Les préparatifs s’accélèrent sur Cercamon : les habituels pleins d’eau, de diesel, de gaz, de nourriture. Les fruits et légumes seront nettoyés à l’eau de javel (prévention contre l’invasion des cafards), puis emballés dans du papier journal (pour favoriser leur conservation), les étiquettes des boîtes de conserve retirées (encore les cafards), préparer quelques repas d’avance juste avant de partir, etc. Prendre régulièrement la météo sur internet, pour profiter d’une bonne fenêtre prévisible sur une semaine. Noter où se trouve la zone de convergence intertropicale, nommée également « pot au noir », région autour de l’équateur où alternent les calmes plats, les grains brefs mais violents, les averses orageuses. Vérification des haubans en montant en haut du mât, entretien du moteur. Frotter la coque, travail récidivant chaque mois ; plus nous nous en allons vers les eaux tropicales, plus les algues, microorganismes et coquillages viennent élire domicile sur la carène, freinant la vitesse du voilier de manière non négligeable. S’assurer d’avoir assez de lecture, en échangeant des bouquins avec les autres navigateurs (ce qui nous amène à nous imprégner de récits très divers, que l’on n’aurait parfois jamais eu l’idée de lire).

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Il y a exactement un an que nous quittions la Suisse. Demain ou après-demain, c’est ce côté-ci de l’Atlantique que nous quitterons. Nous nous en allons avec les bénédictions d’Americo, notre dernier contact du Cap Vert, un homme emprunt d’une grande foi, dans ce pays croyant, homme à l’intelligence de coeur.

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Avec Americo

En levant l’ancre, Cercamon s’élancera vers une autre aventure, en espérant que tout se passera bien, concrétisant le rêve de plusieurs, l’un des nôtres en tous cas, de plus en plus accessible à qui le veut, celui de traverser l’Atlantique.

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