LA GUYANE, ENTRE MYTHE ET REALITE

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Si vous voulez vous immerger dans la sombre forêt amazonienne, frémir en découvrant la faune locale, vous émerveiller devant la beauté de cette force de la nature, découvrir le monde des chercheurs d’or, de celui très technique du site spatial à Kourou, assister même à l’incroyable spectacle de lancement d’Ariane 5, si vous voulez vibrer en vous imprégnant du passé du bagne, si vous voulez partager le quotidien des ethnies le long du fleuve frontière avec le Surinam, ou vous détendre aux Iles du Salut, engouffrez-vous dans le récit ci-joint, mais préparez-vous à changer votre opinion sur cet étrange département « pourtant » français.

La Guyane, un pays entre des mythes effrayants et une réalité attachante au bout du compte. Un pays souvent dénigré et qui, en osant sonder cette terre mal-aimée, en appréciant ses différentes facettes, en y vivant des moments forts, nous aura charmé jusqu’au bout des doigts. Alors bon voyage !

Toutes nos photos se trouvent sur:

https://get.google.com/albumarchive/104693911248873329852/album/AF1QipNNyZvwTCnt66oDXLpzMHYTYy2DZEifscrPE1lt

Et aussi sur notre album Flickr: https://www.flickr.com/photos/doris-r/albums/72157646004367616

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Sommaire :

. Navigation entre Brésil et Guyane

. Arrivée en Guyane française ; Dégrad des Cannes, le « port des naufragés »

. La Guyane, ce pays méconnu

. Le littoral, bande de sable, de marais, et d’urbanisation

. Sur le littoral guyanais ; Awala-Yalimapo, la sérénité d’un paysage fait de sable, lieu de ponte des tortues marines

. La capitale du Surinam, l’autre Amsterdam

. Retour en Guyane et visite de ses principales villes ; Cayenne, la créole – Kourou, la ville des « métros » – Mouillage à Kourou – Le lancement d’Ariane 5, un époustouflant concentré de technologie – Le Centre Spatial Guyanais

. Une mosaïque de peuples ; Les Asiatiques, les commerciaux – Les Indiens d’Amazonie, une culture à protéger – Les Noirs marron, symbole de liberté – Les Créoles et les autres – Les métros

. Expédition sur le fleuve roi de Guyane, le Maroni ; A la rencontre de nos amis du Seizh Avel - Entre médecine traditionnelle et moderne – Sur le noble Maroni – Villages du fleuve – Flavien Campou- Grand Santi – Maripasoula, le Far West de la jungle

. Il était une fois l’or… : L’or légal – L’or illégal

. Au cœur de la Guyane ; L’avion, un moyen de transport dépaysant – Saül, village oublié au centre de la jungle

. La jungle, un monde à part ; A la découverte d’un nouveau milieu hostile – Un spectacle délirant – La forêt, un puzzle géant des sens, de sons, d’odeurs, et d’images

. Une faune d’une étonnante richesse ; Après la jungle, retour sur Cercamon

. Un mot sur le sociopolitique et le RMI (ou la France « vache à lait »)

. Le bagne, passe de cruauté ; Pourquoi le bagne ? – Administration pénitentiaire et travaux forcés – Les bagnards et leurs peines – Quelques bagnards célèbres – Les Iles du Salut, « terriblement » belles – Fermeture du bagne – Les vestiges du bagne aujourd’hui – Mouillage aux Iles du Salut

. Au final…

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 En rouge notre périple terrien, en bleu la route maritime.

Navigation entre Brésil et Guyane

Dégrad des Cannes, Guyane française, début juin 2007

Sept jours et quelques heures de route entre Brésil du Nord et Guyane française. 740 milles pour une belle et pénible navigation à la fois.

Belle par le bleu profond et cristallin que revêt l’océan. Par les couchers de lune où le disque d’argent se teinte des couleurs orangées du soleil en touchant l’horizon. Par les dauphins qui viennent régulièrement nous saluer. Par la superbe (et délicieuse) prise de 2 thons sur la même ligne. Par les agréables journées de grand soleil où chacun s’occupe et savoure le plaisir de se retrouver sur l’océan. Par le second passage de l’équateur au troisième jour de mer. Par le vent qui souffle continuellement (sauf le dernier jour), contrairement à nos craintes de départ, s’engouffrant dans nos voiles orientées du grand près au petit largue, filant à 6-7 noeuds grâce au courant favorable de Guyane.

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Pénible par les louvoyages décourageants (naviguer en interminables zigzags face au vent au lieu de parcourir une route droite) pour s’extraire de la baie de São Marcos du fond de laquelle nous quittons São Luís et le Brésil, poussés ou au contraire freinés par les courants de marée jusqu’à en reculer, les manoeuvres à la voile qui s’enchaînent, barrer à la main pour suppléer au pilote les 1ers 50 milles. Par le virus qui me tombe dessus les premiers jours, fièvre, rhume, et mal de mer qui profite de mon état de faiblesse pour s’installer. Par la navigation à 100 milles au large de l’embouchure de l’Amazone, où la mer devient vert épinard, où les courants désordonnées et chaotiques, bouillonnant à la surface comme dans une marmite, malmènent Cercamon et rendent la vie inconfortable à bord. Par les grains et les orages parfois violents mais brefs qui nous cernent de part et d’autre, jouant à nous frôler pour souvent nous éviter de justesse, nous forçant à une vigilance accrue et à préparer régulièrement le bateau. Par les forts courants contraires les derniers jours qui nous font avancer à à peine 3 noeuds, toutes voiles dehors, appuyés par le moteur à fond. Par la pluie qui s’abat sur l’océan sans discontinuer les derniers temps, où nous fonçons dans un univers gris dégoulinant d’humidité, nous recluant à l’intérieur du bateau. Par un hauban qui commence tout juste à se déssertir (un des câbles retenant le mât), par une des batteries qui ne se recharge plus, nous obligeant à naviguer désagréablement et prudemment la nuit sans feux.

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Et pourtant, c’est toujours un plaisir que de retrouver la mer et d’évoluer dans cet élément qui nous fait nous sentir à la fois libres, heureux et vulnérables. Et c’est fatigués et contents d’arriver que nous trouvons ce 30 mai la Guyane et son univers vert, sa flore et sa faune hostiles, ses pluies qui balayent régulièrement la terre. Le ponton de Dégrad des Cannes, planté au milieu de rien, c’est le bout du monde, et Cayenne, 12 km plus loin, c’est toute une ambiance unique à expérimenter. Un petit bout de France tombé en pleine jungle. Etrange et fascinant à la fois. Un pays si différent de tout qui titille notre curiosité…

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PS : Notre appareil photo numérique baigne à présent au fond des eaux amazoniennes… Mais grâce à notre bon vieil argentique, nous avons réussi à illustrer tout de même ce texte.

LA GUYANE, ENTRE MYTHE ET REALITE

Ile Royale, Guyane française, 24 août 2007

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Le soleil couchant enveloppe d’une lueur mordorée la forêt compacte, sombre à cette heure, qui borde de part et d’autre le fleuve Maroni lissé par le courant. Juché en hauteur, le village surplombe ce lambeau de paysage, vite dissimulé par le manque de dégagement ici. La jungle, partout la jungle. Le hameau enfoncé dans la sylve amazonienne respire une paix heureuse. En contrebas, tout autour des pirogues amarrées à des racines d’arbres, c’est l’heure du bain, de la pêche aussi. Une écharpe de fumée voile un instant l’astre solaire de plus en plus bas sur l’horizon hérissé des cimes des hauts feuillus. A sa base, le feu, on cuisine en surplomb du cours d’eau indolent, au centre du village, au milieu des cases, où trône la gigantesque poêle communautaire dans laquelle se prépare la farine de manioc. Le campement résonne des cris des enfants, leurs voix portées par leurs petits pieds nus qui cavalent sur le sol de terre battue. Curieux, ils se postent vers nous, lèvent leurs têtes pour plonger leurs yeux dans les nôtres, cherchant un accord tacite, et heureux, finissent par grimper dans nos bras. Leurs mères laissent faire, un sourire joue sur leurs lèvres. Nous nous trouvons au sein de l’ethnie des N’Djukas des Bushi Nengué, les Noirs Marrons de Guyane. Nous récupérons dans ce cadre aussi splendide que dépaysant de notre pénible avancée dans la forêt tropicale. Et invraisemblablement, nous sommes en France. La Guyane, c’est la France, sans vraiment l’être.

ARRIVEE EN GUYANE FRANÇAISE

Fin mai, nous abordons cette nouvelle terre après une semaine de mer et de remous depuis le Brésil, et accostons au port de Dégrad des Cannes, situé à une petite quinzaine de kilomètres de Cayenne.

Dégrad des Cannes, le « port des naufragés »

Si la Guyane ne tarde pas à nous charmer, il n’en est pas de même avec le port où nous atterrissons, le premier en venant du Brésil, et le seul à part Kourou (des futurs projets seraient en cours pour Cayenne et St Laurent). Ce ne sont pas tant les moustiques qui nous dérangent, pourtant nombreux sur le littoral, et vecteurs de la dengue, nous obligeant à nous terrer sous la moustiquaire dès le nuit tombée, ni les papillons de nuit transmettant la pénible papillonite, épidémie survenue vers Cayenne et environs fin juillet, ni les pluies diluviennes qui s’abattent sur la côte les premiers temps de notre arrivée, ni l’éloignement géographique du port par rapport à la ville et ses commodités, ni encore les grèves EDF qui coupent brusquement l’électricité, que la population qui habite le port.

Cette dernière occupe ce lieu planté dans le fleuve Mahury, à environ 12 km de la mer, qui charrie des troncs entiers d’arbres surtout en saison des pluies, d’où notre préférence pour nous amarrer au ponton par rapport au mouillage. Le lieu jouxte un port de commerce, animé par un trafic de cargos acheminant les produits d’importation depuis la métropole, campé au milieu de la mangrove, loin de tout, pas de bus ni d’auto-stop pour rallier Cayenne, pas de bistrot ni de petite boutique pour égayer les environs.

C’est dans ce port qu’il y a 20 ans, ou 15 ans, ou un peu moins pour certains, ont abouti plusieurs marins, qui n’en sont plus jamais partis. Navigateurs sur des bateaux verts de moisissure, ils ont perdu leur mentalité de voyageur pour la plupart, pour devenir aigris et intolérants, déversant une étrange ambiance sur le ponton. Pauvres hommes au bout du compte, de « globe-flotteurs » ils se sont transformés en Rmistes, solitaires et dépressifs, les « naufragés » du port (dixit un de ses membres) font régner ici l’individualisme, l’égoïsme, et courir les histoires mesquines. (Cf l’intéressant et réaliste avis de France-Guyane sur cette étrange marina : article du 04.06.09 http://www.franceguyane.fr/actualite…)

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Le port de Dégrad des Cannes

Cercamon, à couple d’un bateau de pêche piraté par la communauté des « gentils navigateurs » (qui ont par ailleurs entièrement détruit et pillé le bloc sanitaire), tente de vivre autant que possible loin de ces commérages, sauf lorsqu’il retrouve la bande des navigateurs de passage, arrivant tous du Brésil, qu’il avait rencontré au cours des précédents mois pour la plupart (Ombelico del Mondo, Essentiel, Only Way, Manta, Grikypac, etc.). Nous profitons de ce port pour bricoler grâce à l’eau douce et à l’électricité, mais pour l’essentiel du temps, l’ambiance du ponton ne contribuant pas à nous retenir, nous partons en vadrouille, laissant là notre bateau en relative sécurité (contrairement au Brésil). Mais ce n’est pas la seule raison. Nous développons un intérêt de plus en plus marqué pour la Guyane, dont nous ne connaissons presque rien avant que notre Cercamon ne nous y mène.

LA GUYANE, CE PAYS MECONNU

En tous cas pour nous, avant d’y avoir mis les pieds. Même en tant que français, jamais nous ne nous étions intéressés à ce petit territoire dépendant de la métropole, encadré d’Amérique du sud. Et si nous y avions songé, c’est en pensant à « pluie-touffeur-moustiques-serpents-bagnes, etc ». Comme beaucoup. Mais dès le départ, la Guyane nous montre un autre visage.

Pour commencer par vous présenter cette région méconnue, sachez qu’il s’agit de la seule terre française d’Amérique latine. Elle représente 1/6e du territoire français, une région plus étendue à ses débuts, mais « raccourcie » au fil de l’histoire, et située sur le vaste plateau du Venezuela, du Brésil, et des trois Guyanes (française, hollandaise : le Surinam, et anglaise). Une ancienne colonie française, mais qui a aussi connu les dominations hollandaises, anglaises et portugaises.

Même si nous avons du mal à nous croire en France, à 7’000 km de notre hexagone, il s’agit du département français le plus grand, le moins peuplé et le plus sauvage. Où le taux de natalité est pourtant le plus élevé et le taux de mortalité le plus faible. Une population très jeune, un taux de chômage important : 26%. Une contrée occupée majoritairement de forêts, au dénivelé maximum culminant à 800m. Région sillonnée de fleuves, qui d’ailleurs marquent les frontières tant à l’est avec le Brésil (l’Oyapock) qu’à l’ouest avec le Surinam (le Maroni).

Situé vers 5° de latitude Nord, le climat est équatorial, caractérisé par plusieurs saisons des pluies, plus ou moins abondantes selon la période de l’année, par une moiteur importante, mais bénéficiant d’un ensoleillement généreux toute l’année, et où la température moyenne se situe vers les 28°. Dans les faits, nous avons aussi chaud (donc très chaud) qu’au Nord Est du Brésil, mais avec une humidité plus marquée, surtout en forêt, et surtout lors de notre arrivée, en pleine « grande saison des pluies » (qui s’achèvera officiellement mi-juillet). Le décalage horaire ne nous dépayse pas non plus du Brésil, nous vivons toujours à 5 heures de moins par rapport à l’heure d’été française.

 

LE LITTORAL, BANDE DE SABLE, DE MARAIS, ET D’URBANISATION

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De la Guyane, nous connaîtrons essentiellement la moitié nord ouest. Contraintes de temps et d’argent obligent ! Dès les premières semaines, nous partons en expédition dans la jungle à l’intérieur du pays, en remontant le plus grand fleuve de Guyane sur une bonne portion de sa longueur en pirogue. Puis, avec mon frère qui vient nous rejoindre pour deux semaines début juillet, nous parcourons tout le littoral jusqu’au Surinam. C’est ce que nous allons d’abord vous raconter.

La côte a toujours été la plus habitée, au contraire de la forêt où tout est plus compliqué. Sur le rivage, s’étendent plages, savanes, marais et mangroves, où viennent se nicher crustacées et poissons. Paysage survolé par des paquets d’oiseaux d’espèces différentes, l’un des plus majestueux étant l’ibis rouge. Les marais regorgent d’autres espèces animales, dont l’un des trois types de sauriens que l’on peut trouver en Guyane, le caïman noir, espèce rare et protégée, qui ne laisse entrevoir que deux globes immobiles, ses yeux comme deux billes rouges perçant la nuit lorsqu’elles sont éclairées par une lampe de poche, partie émergée d’un iceberg redoutable, passif seulement en apparence.

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Les forêts primaires et secondaires ne manquent pas en côtier, souvent jalonnées par d’immenses bouquets de bambous, parfois de roches gravées il y a 3000 ans par les amérindiens, ou encore de vestiges d’anciens bagnes (Bagne des Annamites par exemple). Les chemins y sont relativement bien tracés, et nous ne nous lassons pas de les parcourir (Mont Bourda, Sentier du Rorota, Montagne Favard à côté des Marais de Kaw, Sentier de La Mirande).

Sur ce lien vous trouverez plus d’informations sur le Marais de Kaw et des idées d’expéditions ! http://www.marais-kaw.com

Le monde de la forêt tropicale nous fascine. Mais contrairement à la jungle à l’intérieur des terres, ici les moustiques représentent une véritable plaie, ils sont des dizaines tout autour de nous à nous harceler, profitant du moindre de nos arrêts pour nous dévorer. Des insectes impossibles à oublier, au contraire de la faune qui se sert de la végétation pour se confondre et se dissimuler. A la réserve animalière de Macouria, c’est derrière des barreaux que nous la découvrons, celle que nous côtoyons lorsque nous nous trouvons en forêt et qui, invisible, ne manque alors pas de nous observer. Visite passionnante au milieu d’animaux dits dangereux (fauves, serpents, caïmans…), et que nous avons peut-être, sans nous en rendre compte, approché de près. Ce qui rend la visite d’autant plus attractive ! Malheureusement, ce grand zoo connaît des difficultés financières, et devrait être contraint, à plus ou moins longue échéance, à fermer ses portes. Pour nous rafraîchir lors de nos promenades, il y a toujours une rivière qui traverse la forêt, ou des chutes d’eau qui s’y déversent (Chutes de Fourgassier), ou alors la mer, le long des ravissantes plages bordant les villes principales du pays.

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Bambous

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SUR LE LITTORAL GUYANAIS

Awala-Yalimapo, la sérénité d’un paysage fait de sable, lieu de ponte des tortues marines

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En partant depuis St Laurent du Maroni, qui fait face au Surinam, on traverse la pittoresque commune de Mana d’abord, assise au bord de son fleuve éponyme, pour aboutir à celle d’Awala-Yalimapo, qui rassemble la plus importante communauté amérindienne de Guyane, de l’ethnie des Galibis. Village étalé, égaré à l’estuaire du fleuve Maroni, fait de carbets traditionnels coiffés de toits de palmes effrangés, où court une plage longue de plusieurs kilomètres baignée par les eaux de l’Atlantique et parsemée ici et là de cocotiers. Baignade dans l’eau trouble de l’océan chargée en limon, comme sur tout le département, mais à la température délicieuse. Un lieu propice à la relaxation, habité par une population discrète, où règne une nature reposante, où les seuls bruits sont ceux du vent et de la mer, où la terre faite de sable blanc tranche avec le vert de la jungle qui y prend racine, ou avec le bleu, voire le brun de l’océan, selon le rythme des marées. Nuits dans nos hamacs en carbet, un concept de camping typiquement guyanais, barbecue proche de la plage, et attaque acharnée des moustiques, seule trêve dans l’indolence ambiante (quelle est donc l’utilité de ces agaçantes bestioles ?). Démangeaisons des jours après, qui finissent par nous défigurer les jambes essentiellement, surtout chez Régis. Mais il n’y a pas que les moustiques à Awala-Yalimpapo.

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La plage des Hattes est réputée pour son site de ponte des tortues marines le plus important de tout l’Atlantique, notamment des tortues Luth, l’espèce la plus rencontrée en Guyane, qui viennent donner naissance à une nouvelle génération de reptiles marins sur les plages du pays. Pourtant ce n’est pas ici que nous les apercevons en premier, mais sur la grève de Rémire-Montjoly, vers le port de Dégrad des Cannes.

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Plage des Hattes

Tout est noir, la nuit est tombée depuis une paire d’heures déjà sur cette longue plage scandée par quelques palmiers ébouriffés. C’est le moment de la journée que choisissent les tortues marines pour venir pondre, associé à celui d’une période de marée haute. Aurons-nous la chance d’en apercevoir ce soir ? On distingue un groupe de personnes agglutiné un peu plus loin… autour d’une énorme carapace qui se meut péniblement dans un sol où elle s’enlise. Cette grosse tortue Luth de 600kg environ en est à la phase de reboucher son nid. Comme sa voisine plus loin.

Un autre mastodonte accoste pour hisser péniblement ses centaines de kilos sur la grève, gêné par ses nageoires encombrantes sur le sable, mais si perfectionnées pour la mer (Les tortues Luth parcourent d’énormes distances à environ 50km/h, et se baladent entre Cap Vert et Sénégal, jusqu’en Floride ou le nord du Canada).La nouvelle arrivante creuse un trou profond pour y pondre sa centaine d’oeufs à la coque molle et gluante, afin qu’ils ne se brisent pas en tombant les uns sur les autres, puis rebouche tout à grands coups de nageoires, en faisant des pauses, en laissant échapper des gémissements rauques de sa gueule primitive et cuirassée. La tortue, exténuée par cet effort hors de son élément aquatique, laisse perler des larmes de ses yeux, des gouttes gélatineuses qui glissent sur son faciès grenu. Quand tout est fini, l’animal à l’allure préhistorique s’en retourne vers l’océan, guidé par le reflet de la lune sur l’eau, dont les vagues recouvrent rapidement l’impressionnante bête ; une heure et demi en moyenne pour accomplir ce dur labeur. La soirée est exceptionnelle. Six pontes se déroulent en l’espace de quelques heures sur notre portion de rivage, et bien plus sur tout le reste de cette plage-ci ou encore les autres du département.

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Les plages sont vastes, et les défenseurs de l’espèce peu nombreux. Entre prédateurs et pollution, parmi la centaine d’oeufs pondus à plusieurs reprises par les femelles, seul un œuf sur 1000 autres donnera une tortue adulte !

A Awala-Yalimapo de retour chez les Amérindiens, nous apprécions enfin la touchante scène dans les restants de jour qui bientôt s’efface, car les tortues Luth choisissent d’arriver juste avant la nuit ce soir-là. Un moment qui nous permet de mieux nous rendre compte de l’impressionnante envergure de ces animaux. Mais plus loin sur la grève, c’est une autre étape de la vie des tortues Luth qui nous attend… celle de l’émergence de leurs bébés.

L’éclosion a lieu sous le sable, souvent la nuit. Après quelques jours à tâtonner pour trouver la sortie du nid, ces petits bouts tout frétillants percent la couche de sable qui les emprisonne, s’extraient un à un du trou, se faufilent entre les obstacles tels que des branchages, ou butent contre, exerçant pour la première fois leurs nageoires comme des pattes, avant de les utiliser pour nager dans l’océan. Elles n’en finissent plus de sortir du nid, il faut résister à l’envie de les aider, une étape nécessaire pour le développement de leurs muscles, utiles pour leur future vie aquatique. Effleurant le sable en y imprimant un sillage ténu dans la lueur nacrée du soleil couchant, contrastant avec celui, plus étalé et profond, des tortues adultes plus loin sur la grève, elles sont d’abord surprises par la première vague. Leur instinct, comme celui de leur mère après la ponte, partie depuis bien longtemps, les dirige automatiquement vers la mer. Elles se laissent finalement emporter vers leur destin, happées par l’océan. Minuscules tortues qui deviendront elles aussi des mastodontes… Ce même soir à Awala, nous aurons droit à trois reprises à ce spectacle qui nous laisse tout émus.

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LA CAPITALE DU SURINAM, L’AUTRE AMSTERDAM

La tête remplie de belles images, la suite nous amène à St Laurent que nous connaissons déjà, mais où nous emmenons mon frère. Nous reparlerons en détails de cette ville plus loin, une commune qui connaît un important brassage ethnique, bordée par le fleuve frontière Maroni, égayée de beaux bâtiments, mais où l’insécurité est palpable (trafics avec le Surinam, chômage, circulation du crack). C’est de là que se fait le départ pour nous rendre au Surinam, un pays limitrophe si proche qu’il serait dommage de ne pas nous y rendre, et qui s’adapte mieux apparemment à la visite par la terre qu’en bateau, car nous ne saurions pas où laisser le voilier en sécurité.

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En pirogue

L’aventure commence avec les transports. Pirogue pour traverser le fleuve Maroni, large de trois km ici. Puis arrivée à Albina, sur la rive en face, où tous les chauffeurs de taxi se En pirogue précipitent sur l’embarcation, y montent avant même qu’elle n’ait complètement accosté, ça crie de tous les côtés, on ne sait qui choisir parmi tous ces visages hurlants tournés vers nous. Une fois l’heureux élu sélectionné, nous voilà partis pour 150 km de piste parsemée de nids de poules, qui obligent le véhicule à ralentir, et qui file à 130 km/h pour sa vitesse de croisière sur cette petite route, où le chauffeur dépasse à gogo les autres véhicules, manoeuvres calculées à la seconde près, au rythme du reggae qui hurle dans tout le véhicule. C’est soulagés d’arriver sains et saufs que nous atteignons la capitale, Paramaribo (sans penser encore que quelques jours plus tard, il nous faudra reprendre le taxi en sens inverse !).

Nous nous trouvons dans le plus petit pays d’Amérique du Sud, installés dans une confortable guesthouse pour une somme modique, le dépaysement est total après la Guyane (sauf pour la saison des pluies, ici décalée d’un mois par rapport au département français). Surtout la vieille ville aux magnifiques bâtisses coloniales hollandaises en bois vernis de blanc, ornées de balcons et de colonnes, et classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. La capitale cosmopolite exhale aussi les influences britanniques ; l’occupation du début du 19e siècle a laissé des traces ; ici on conduit à gauche, on s’exprime parfaitement en anglais comme seconde langue après le néerlandais, et les règlements se révèlent parfois stricts dans une ambiance malgré tout décontractée.

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L’essentiel du pays, comme en Guyane, est recouvert par la jungle, et la majorité de la population est regroupée vers Paramaribo. Des indiens (d’Inde) en majorité, plus tout un melting pot de races différentes. Résultat, des temples hindous, des mosquées, une synagogue et des cathédrales se retrouvent coincées dans le paysage urbain populaire. Très peu de peuplade blanche dans la ville, bien moins que dans le département français, et nous nous retrouvons souvent le sujet de toutes les attentions, pas forcément négatives, mais qui en deviennent parfois embarrassantes !

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C’est aussi la ville des casinos, 17 salles de jeu sont dispersées à travers Paramaribo. On paie en dollar surinamien, une monnaie plus ou moins équivalente au real brésilien, avec un coût de la vie similaire, et même si nous ne remportons pas le gros lot, nous en profitons pour réaliser divers achats. Le long de la ville s’écoule le fleuve Surinam, mais ici ce qui coule surtout à flots, c’est la bière locale, la Parbo ! Le jour du 14 juillet, nous nous trouvons au Surinam, et nous ne saurons pas comment la Guyane, département français sans l’être vraiment, célèbre la fête d’un pays dont elle ne partage pas le passé révolutionnaire.

RETOUR EN GUYANE ET VISITE DE SES PRINCIPALES VILLES

Tout comme l’unique axe routier, la RN1, qui parcourt le pays d’ouest en est sur près de 300 km, les trois villes principales de Guyane se trouvent sur la bande côtière. Nous visitons Cayenne, la capitale, Saint Laurent à la frontière du Surinam (dont la description s’insérera dans le chapitre consacré au bagne), et Kourou, célèbre pour le centre spatial guyanais.

Cayenne, la créole

Cayenne, notre première image de la Guyane le soir même de notre arrivée dans le pays. Et tout de suite, la ville pionnière des français fondée en 1643 nous enchante. Ce sont les bâtiments de style colonial, c’est l’ambiance de ville alanguie des tropiques, un petit avant goût des Antilles déjà, c’est l’élégante place des Palmistes, c’est le marché coloré des asiatiques, préparant d’excellents repas aux saveurs orientales (nous mangeons plus vietnamien que créole en Guyane !), c’est l’événement de la braderie, l’été, qui anime toute la cité, mais surtout, c’est notre ravissement de refouler une terre française. Tout nous rappelle étrangement notre pays, de l’architecture routière et ses panneaux, à la langue française, plus pratiquée après bientôt deux ans d’immersion dans des pays étrangers, à la proportion des blancs qui déambulent nonchalamment dans les rues de la ville, plus importante que lors de nos dernières escales, à la monnaie familière des euros, aux supermarchés identiques à ceux de la métropole, et leurs produits qui nous avaient manqués, notamment alimentaires (oh, quelle délicieuse saveur de ce camembert, et ce saucisson, et ces croissants…). Même si, bien sûr, tout se monnaie à la hausse. Paradoxalement, nous nous sentons tout sauf en France. Un sentiment qui ne cessera de se confirmer par la suite.

Kourou, la ville des « métros »

Kourou, une ville de près de 20’000 habitants, sans charme particulier, qui héberge la majorité des métropolitains, entre les employés du Centre Spatial Guyanais – le CSG – et les innombrables crânes rasés de l’armée. Seuls deux villages accolés à la cité possèdent une quelconque authenticité. Celui des amérindiens (les Galibis) et celui des Bushi Nengué. Ce village Saramaka est un imbroglio de tôles et de planches, interrompu par la vivacité des couleurs des peintures Noires Marron sur des supports en bois, un lieu grouillant de vie, où les brochettes de viande et de poisson sont un régal tant au niveau de la saveur que de l’ambiance. Il vaut mieux ne pas trop s’y attarder la nuit, seuls blancs au milieu de centaines de noirs, tous ne portent pas un regard bienveillant sur nous à cette heure tardive, mais nous en ressortons toutefois sans problèmes. Un bidonville autorisé par Kourou, car ce sont surtout les Saramaka qui sont venus construire la ville. On les reloge actuellement progressivement dans des lotissements salubres et aseptisés, le confort suppléera au pittoresque. La commune dispose d’une plage agréable, à l’extrémité de laquelle s’élève la tour Dreyfus encadrée de cocotiers.

Mouillage à Kourou

Le rythme de notre escale guyanaise se ralentit lorsque nous arrivons à Kourou pour la deuxième fois fin juillet (nous nous y rendons une première fois avec mon frère afin de visiter le centre spatial). On aborde avec l’annexe au milieu de la rangée de rapaces, des charognards postés de part et d’autre du ponton « d’accueil », guettant les restes des pêcheurs. Bec crochu, cou granuleux, griffes engluées de vase, ailes noires à demi repliées, yeux inquisiteurs, « bienvenue à Kourou » ! Après l’escale reposante d’une semaine aux Iles du Salut qui précède notre arrivée, on retrouve ici sur le continent les pluies, même si elles ne sont plus qu’occasionnelles durant la saison sèche, les moustiques et l’eau terreuse du fleuve Kourou. Mais notre halte dans la deuxième ville du département par sa population est plaisante. Nous pensons y rester juste pour quelques jours, le temps de s’approvisionner avant de partir en mer en direction de Tobago. Mais nous y demeurerons finalement plus de trois semaines. Il y a ici nos amis sur leurs bateaux, croisés auparavant aux Iles du Salut, et donc les jours passent, puis une des copines fête son anniversaire, alors on reste pour l’occasion. Les jours passent encore et poursuivent sur leur lancée, et l’on arrive vite à moins d’une semaine du 14 août, jour du lancement d’Ariane 5. Une occasion unique à ne pas manquer ! Puis la fenêtre météo ne se montre pas favorable, le cyclone Dean est en train de ravager les petites Antilles à la mi-août, se renforçant catastrophiquement sur le Mexique, suivi d’un risque d’ondes tropicales pour notre région de navigation. Donc on prolonge encore. Le séjour à Kourou sera entrecoupé d’une deuxième visite aux Iles du Salut, une escapade si agréable. Et finalement, on arrive à pas loin de trois mois d’escale dans le département ! Nous nous demandons tout de même, à force d’attendre, si nous parviendrons à quitter la Guyane ! Car la dernière semaine d’attente surtout est une semaine de patience, un exercice presque oublié depuis la Méditerranée où la météo défavorable entravait souvent notre avancée.

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Burran, un des pêcheurs guyanais (à droite)

L’ambiance du mouillage de Kourou est décontractée, même si l’insécurité concernant les vols d’annexes est bien réelle. Mouillés en dehors du chenal, nous observons le manège des cargos acheminant les divers composants de la fusée, qui seront assemblés sur le site du centre spatial, car le port commercial de Pariacabo entre en effervescence le mois précédant le lancement d’Ariane. Certains jours de fort vent, la vingtaine de voiliers sur le fleuve dansent autour de leur ancre plantée dans la vase, tirent sur leur chaîne se frôlent ou se frottent dans un ballet désordonné. Il y a également la vie des pêcheurs du ponton provenant de Guyana (l’ancienne colonie anglaise) qui nous vendent du poisson très frais pour pas grand-chose, ou alors l’un d’eux, aux yeux rieurs, qui nous offre deux beaux squelettes de mâchoires de requins (pêchés vers les Iles du Salut) pour une décoration originale dans le bateau. Et puis nous ressentons à Kourou une certaine chaleur, les divers types de population qui s’y côtoient se montrent affables et souriants. Peu d’animation en ville en général, malgré la présence de l’armée qui y déambule pendant ses repos, sauf un jour la manifestation sportive du tour de Guyane en vélo qui anime transitoirement la cité. Mais les vacances d’été ralentissent encore plus que d’habitude le rythme de vie en Guyane et vident la ville, que beaucoup de métros désertent pour rentrer en France.

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Au mouillage sur le fleuve Kourou

L’agglomération, très étalée, nous fait parcourir des kilomètres et des kilomètres sous la chaleur écrasante, mais ici tout est quand même plus facile par rapport à Dégrad des Cannes pour préparer notre future route maritime. Supermarchés, internet gratuit à la médiathèque, shipchandler bien achalandé. Par ailleurs, l’auto-stop fonctionne généralement très bien sans même lever le pouce. Nous sortons du bateau en fonction des marées, car le moteur de notre annexe est en panne depuis quelques temps. A ses heures perdues, Régis s’adonne à la pêche fluviale, mais ses prises, honorables pourtant, ne nous inspirent pas : des poissons chats visqueux de vase au grognement et à l’aspect repoussants (mais tout à fait comestibles), ou une magnifique raie de 10 bons kilos : « On la garde ? On la relâche ? Attention au dard ! Comment ça se remonte à bord ? Ça se mange ? Comment ça se prépare ? Et puis c’est un animal si beau, si majestueux avec ses grandes nageoires blanches portées comme un noble manteau… On n’a pas vraiment le coeur à la garder. Alors on la relâche ? » L’animal ne conservera en souvenir qu’un hameçon fiché dans sa nageoire, que nous n’avons pas le courage de décrocher… Mais la prochaine fois, nous saurons que les ailes sont délicieuses à consommer !

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Poisson-chat

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Nième tentative réparation du moteur hord board…

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La raie qui l’a échappé belle.

Le lancement d’Ariane 5, un époustouflant concentré de technologie

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La tension monte, presque palpable, sur la foule massée ce 14 août au sommet du mont Carapa surplombant la ville de Kourou que la nuit enveloppe peu à peu. A 15 km en contrebas, Ariane 5 attend son envol. Le 3e de l’année et le 177e pour la génération Ariane. 1’450 personnes, en majorité des métros, sont rassemblées ici (gratuitement), pas une de plus. Après des heures d’attente depuis l’après-midi (nous étions de loin les premiers, avec nos autres copains de bateau), l’émoi et l’excitation s’emparent de la foule, s’accélérant lors du compte à rebours : 10,9,8,7,6,5,4,3,2,1,0… Une brusque et furieuse explosion de lumière déchire la nuit, une boule de feu s’élève, et un épais tracé lumineux fuse vers le haut, laissant retomber derrière elle de colossales volutes de fumée stagnant sur l’horizon au nord, remontant dans le sillage de la fusée en forme d’un gigantesque et apocalyptique « T » inversé. Le grondement sourd du décollage nous parvient en différé, un rugissement qui éclate dans le silence des lèvres suspendues. Une scène irréelle. La flamboyante sphère réapparaît après avoir disparu derrière un nuage qui obscurcissait le ciel, s’efface encore un instant derrière un autre cumulus moins opaque, laissant filtrer la violente lueur de ce soleil pressé. Puis dans le ciel enfin dégagé, le lanceur poursuit sa course à une vitesse faramineuse. En un bloc, la foule organisée en rangées successives tord son cou, lève sa tête, mouvement accompagné d’une multitude de carrés lumineux trouant le noir, les écrans des appareils photos et des caméras numériques braquées sur la fusée qui nous survole en s’enfuyant vers l’est. Son sillage dans le ciel ébène devient comme une étoile filante, puis le cercle éblouissant se rétrécit de plus en plus. Des cris, des applaudissements, des commentaires exaltés s’élèvent de la multitude. Alors que la vision d’Ariane 5 se réduit à un tout petit point, on observe sa division en 3 disques lumineux distincts, la séparation des 2 propulseurs d’avec le corps de la fusée, devenus inutiles à partir d’une certaine altitude (A 65km d’altitude). Le spectacle est fini pour nos yeux qui ont beau s’écarquiller sur l’immensité au-dessus de nos têtes et qui vient d’avaler le minuscule lanceur. Mais pas tout à fait, car sur le grand écran, on peut continuer à suivre la furieuse progression d’Ariane 5, qui fend l’espace à la vitesse faramineuse de 36’000 km/h (la circonférence de notre planète se mesure à environ 40’000 km !). Au bout d’une demi heure à peu près, elle livre son premier satellite à l’espace, suivi moins de 10 minutes plus tard du second. Mission accomplie ! Les applaudissements retransmis par l’écran fusent de toute la salle de contrôle Jupiter, celle que nous avions visitée, les clients détenteurs des satellites, de hautes personnalités, les responsables du lancement, tous semblent soulagés et fiers de la brillante réussite. L’événement est encadré des défilés d’hélicoptères dans les airs, de voitures militaires et de gendarmes à terre, ainsi que d’une escorte d’autres gendarmes ceinturant le véhicule du Ministre d’Outre Mer qui s’est déplacé pour l’occasion. Sur le Mont Carapa, la foule s’est déjà éclaircie. Un instant court, mais si intense. Grandeur de la technologie humaine qui nous dépasse, au service d’un but commercial, bien sûr, mais nous vibrons encore de cette scène exceptionnelle, dont vous avez peut-être suivi la rediffusion à la TV.

Le Centre Spatial Guyanais

Le CSG fait vivre Kourou, et pas loin de la Guyane entière. Situé sur un territoire fait de savane, grand comme la moitié de la Martinique, le site spatial ne s’installe pas ici par hasard. Posté à 5° de latitude nord, proche de l’équateur, il bénéficie ainsi de la vitesse de rotation de la terre (effet de fronde), réduisant considérablement la quantité de carburant nécessaire aux lancements des fusées. Sa proximité de l’Atlantique lui autorise l’envoi des satellites tant vers le nord que vers l’est, ainsi qu’une étendue inhabitée en cas d’accident (l’espace de navigation est évacué au moment des lancements). De plus, La Guyane est jusqu’à ce jour une zone épargnée des séismes et des cyclones.

Nous avons la chance de visiter gratuitement une bonne partie des infrastructures du CSG, la salle Jupiter, le centre de lancement numéro 3 (centre de contrôle pointu à tous niveaux des préparatifs de la fusée), le site de lancements d’Ariane 4 (qui n’est plus utilisé) et celui d’Ariane 5, l’endroit où elle est catapultée dans l’espace. Il s’agit du seul site de lancement au monde à être ouvert aux touristes. Naturellement, nous devons franchir plusieurs barrages et contrôles de sécurité. Le tout est commenté par une guide captivante qui nous plonge dans le monde des étoiles et de la technologie. Sans vous faire un cours sur le centre spatial, il nous paraît intéressant de vous livrer quelques unes des informations de cette passionnante visite.

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Le CSG est créé en 1964. 17 pays membres financent ce programme européen (mais à 60% la France) qui font de Kourou la 3e puissance mondiale du spatial. Quatre ans après sa création a lieu le premier lancement-sonde, puis apparaissent des fusées de plus en plus perfectionnées, avec des lancements jalonnées d’échecs mais surtout de réussites. On compte plus de 500 décollages à l’actif de ce port spatial de l’Europe, dont plus de 170 avec Ariane (qui emprunte son nom à la mythologie grecque : le fil d’Ariane). Ariane 4 accomplit une belle carrière à laquelle lui succède celle d’Ariane 5 dès 1997. Cette nouvelle conception de fusée, lancée 5 à 6 fois par an, emporte avec elle 2 à 7 satellites sous sa coiffe (made in Switzerland !) pour les protéger de la traversée des couches denses de l’atmosphère, détache rapidement ses boosters après son décollage, et se désagrège au fur et à mesure de son ascension pour livrer ses satellites à l’espace, avant d’être entièrement reconstruite pour le prochain lancement.

Il n’y a plus de conquête de l’espace. Ariane, c’est un moyen de transport pour envoyer des satellites (La durée de vie limitée des satellites soulève à la longue le problème d’encombrement spatial…)à but commercial essentiellement (médias, télécommunication, sécurité), militaires parfois, pour alimenter épisodiquement la station spatiale internationale en orbite, et de temps à autre pour des études scientifiques ou météorologiques. Toute une quantité de choses qui se passent au-dessus de nos têtes et qui nous sont utiles dans notre vie de tous les jours, comme pour nous navigateurs, l’indispensable GPS, les prévisions météo par internet, ou encore notre balise de détresse Cospas Sarsat.

Le CSG emploie 1’500 personnes sur le site, mais beaucoup plus si l’on compte les entreprises annexes, et pourvoit un poste guyanais sur 4. Un employeur corpulent pas forcément perçu d’un bon oeil par la population locale, car même si elle booste l’économie du pays (le CSG représente 50% de l’économie locale), elle écraserait en même temps les impulsions professionnelles régionales. C’est pourquoi la métropole entretient autant la Guyane avec des subventions, pour éviter toute contestation politique, afin de préserver le primordial CSG, comme une tentative d’acheter la population guyanaise : un système qui rend cette dernière presque entièrement dépendante de la France, et qui coûte bien cher à la métropole ! Certains protestent, il existe un certain désir d’une indépendance du pays.

UNE MOSAÏQUE DE PEUPLES

Mais qui habite aujourd’hui la Guyane ? Ce département français étonnant et extrêmement diversifié à tous points de vues, rassemble différentes ethnies s’exprimant en divers dialectes, dont la cohabitation n’est pas toujours évidente. D’un bout à l’autre du département, on passe par autant de mondes dissemblables et distincts, qui semblent n’avoir aucun point commun ni aucun lien entre eux, et constituent une indéniable richesse culturelle du pays.

Les Asiatiques, les commerciaux

Voilà un moment que nous désirions consacrer un chapitre spécial aux Chinois dans l’un de nos textes. C’est l’occasion avec celui sur la Guyane. Depuis le début de notre voyage, chaque escale nous mène à la rencontre de cette population expatriée bien loin de chez elle, qui a su s’adapter aux divers endroits du globe où elle s’est installée. Espagne, Canaries, Cap Vert, Brésil et à présent Guyane, et certainement plus loin encore, ce sont toujours les mêmes styles de boutiques-bazards où l’on trouve absolument tout ce dont on a besoin. Commerçants dans l’âme, les asiatiques se rendent indispensables au pays où ils ont émigré, vendant tout l’indispensable à prix avantageux, satisfaisant ainsi la population locale, même si le service se fait sobrement et sans le sourire généralement. L’entreprise est familiale, et tous ces commerçants vivent en communauté. A l’heure où l’on parle invasion économique chinoise sur le marché mondial, nous voulions tout de même leur rendre un petit hommage, car ils nous ont dépanné de nombreuses fois : le Chinois est partout et a tout !

L’autre groupe asiatique du département, ce sont les Hmongs du Laos, qui comme les chinois, fuient le communisme, les Khmers rouges, et leurs persécutions en 1977. La France les reloge en Guyane, dans le village de Cacao surtout, perdu au milieu de la forêt. Au prix d’efforts colossaux, ils parviennent à créer une localité tout à fait vivable, et réalisent l’exploit de devenir les premiers maraîchers du pays ; ce sont eux qui nourrissent tout Cayenne et ses environs. Prouesse d’autant plus admirable que la terre du pays répond très mal à la culture ; ils pratiquent la technique de l’abattis, en défrichant des morceaux de futaie par le feu, sur lesquels ils cultivent ensuite fruits et légumes. En Guyane, on trouve surtout de savoureux et volumineux ananas, d’immenses pamplemousses appelés chadèques, et des bananes à profusion. Le reste ne peut absolument pas rivaliser avec les fruits charnus et juteux du Brésil. Le prix non plus ! Mais grâce aux Hmongs, on trouve des vitamines en Guyane.

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Cacao, un village de presque 2’000 habitants, dans lequel on se croirait réellement dans quelque village asiatique avec sa population bridée, les chapeaux de paille des vieilles femmes, les habitations en bois juchées sur pilotis, les bâtiments religieux, la langue et la gastronomie vietnamienne. On s’y dépayse et on y visite l’intéressant musée des insectes de Guyane, très utile avant de partir en expédition dans la jungle, afin de dédramatiser toutes les croyances erronées.

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Marché Hmong de Cacao / Saison des pluies à Cacao…

Les Indiens d’Amazonie, une culture à protéger

C’est le peuple que nous connaîtrons le moins. Non seulement parce qu’il est le plus farouche et le plus effacé, mais aussi parce qu’il est le moins visible, le plus protégé, et l’un des moins représenté (3%). Sa démographie augmente enfin depuis le 20e siècle, grâce à une meilleure assistance sanitaire, mais leur survie a été longtemps en danger (et l’est encore). Très lointains descendants de peuples asiatiques, on dénombre environ 30’000 personnes réparties dans une vingtaine de tribus différentes au début du 17e siècle, chiffre qui s’effondre à 3’000 ou 4’000 individus deux siècles plus tard. La faute aux blancs, aux maladies virales qu’ils y importent (auxquelles l’indien est extrêmement vulnérable, y compris le simple rhume) et l’alcool. Une plaie qui cause de tristes dégâts chez une population qui la supporte assez mal.

On compte de nos jours 6 ethnies amérindiennes. La mieux intégrée habite vers le littoral (à Awala-Yalimapo), et la plus authentique, après Antecume Pata au fond du fleuve Maroni et de la jungle, dans la zone protégée et soumise à un arrêté préfectoral datant de 1970. Un espace à elles, afin de protéger l’environnement dont ces communautés sont dépendantes, surtout au niveau alimentaire, et pour qu’elles puissent conserver leurs modes de vie ancestraux, trop différents des fonctionnements du monde moderne, dont l’immersion représenterait un énorme choc. Il s’agit d’une population fort sensible dont le malaise s’exprime vite par le suicide. Les Amérindiens vivent en étroite relation avec la nature, chassent et pêchent, sont aussi piroguiers, guides de forêt… chômeurs ou Rmistes. Les ethnies qui vivent à la frontière de la zone de protection bénéficient des subventions françaises, qu’elles encaissent comme un dû, car elles fonctionnent depuis longtemps de cette manière. Pas besoin de travailler donc, et la « Saint Rémi », le jour où tombe le RMI, est fêtée comme il se doit dans des flots d’alcool.

Nous parlerons plus bas de l’or de Guyane. L’or, c’est trop souvent l’utilisation prohibée de mercure dans le procédé de son extraction. Utilisé depuis le 19e siècle, cette substance se déverse en aval des camps d’orpaillage dans les fleuves de Guyane, ne se dégrade pas, entre dans la chaîne alimentaire, et contamine ainsi les gros poissons qui sont la base de l’alimentation des Amérindiens. La tribu des Wayana a été priée par la Préfecture de ne plus en consommer que quelques centaines de grammes par semaine ; mais que peuvent-ils manger d’autre ? L’interdiction reste donc essentiellement théorique. A fortes doses, le mercure provoque le syndrome de Minamata, c’est-à-dire l’accumulation dans l’organisme des sels de mercure, provoquant des troubles rénaux et neurologiques entre autres, mais aussi la malformation de nouveaux-nés chez les mères empoisonnées. Plusieurs organisations se battent pour la survie de ces tribus ancestrales. Menacées également par le projet très sérieux de la création d’un parc National, ce dernier mettrait fin à la zone de protection soumise à l’arrêté préfectoral, où ne pénètre pas jusqu’à maintenant qui veut. Après les génocides des indiens au début des colonisations européennes, leur empoisonnement au mercure depuis un siècle et demi, on semble préférer rentabiliser leur lieu de vie en y faisant affluer un tourisme de masse, que de protéger des communautés d’un autre âge…

Les Noirs marron, symbole de liberté

Les Noirs Marrons, c’est l’emblème de la liberté en Guyane. Les Noirs Marrons ont osé se défaire des chaînes de l’esclavage qui les assujettissaient au Surinam. Les Noirs Marrons ont osé fuir leurs plantations serviles, leurs travaux forestiers ou miniers, leurs patrons impitoyables et les châtiments corporels les plus cruels, pour se réfugier dans le milieu inconnu et hostile de la jungle tropicale guyanaise. D’abord en conflit avec les amérindiens qui l’habitaient avant eux, ces derniers finissent par les initier à ce mode de vie dans la forêt, et depuis, ils y vivent toujours. De longues et pénibles batailles avec les hollandais sont nécessaires pour conserver leur liberté. Leur nom même rappelle leur passé. « Marron », qui n’a rien à voir avec la couleur, mais qui vient du mot « marronnage », emprunt à la langue espagnole, où « cimarrón » a fini par signifier « esclave fugitif ». Le reggae lui-même s’inspire aussi de la symbolique de la rébellion des Bushi Nengué, l’autre appellation des Noirs Marrons.

Les descendants d’anciens esclaves surinamais sont essentiellement établis sur les rives du Maroni. En Guyane, c’est un groupe qui représente 20% de la population guyanaise et qui se répartit en quatre ethnies différentes (On en trouve deux autres au Surina). Nous côtoierons essentiellement les N’Djukas et les Bonis (Alukus) lors de notre expédition sur le Maroni, même si les quatre groupes ne vivent pas exclusivement le long du fleuve, mais aussi à travers tout le département. Chaque groupe ethnique possède sa spécificité.

Ce peuple que nous avons rencontré le long du fleuve frontière avec le Surinam nous a touché, il émane de lui une force, même si ses priorités sont en train d’évoluer au contact du monde d’aujourd’hui, avec peut-être le risque de se perdre un peu. Nous vous reparlerons de ce groupe juste un peu plus bas, dans le chapitre qui nous mènera sur le Maroni.

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Notre 1er piroguier, un Noir Marron du Maroni

Les Créoles et les autres

Les créoles guyanais représentent le groupe ethnique majoritaire du département. Descendants des esclaves issus des divers métissages (entre africains avec chinois, européens et indiens d’Inde), ils développent leur propre langue créole. Ils habitent surtout le littoral, et occupent les fonctions publiques et politiques du pays. Leur carnaval est très réputé, notamment les Touloulous dans leurs grandes jupes de madras, ces femmes masquées impossibles à reconnaître, qui choisissent chacune dans l’assemblée un homme qui a l’interdiction de refuser la danse colléserré qui va suivre. Une soirée très chaude en perspective !

Reprenant la religion de leurs anciens maîtres de plantation à l’époque esclavagiste, ils sont plutôt catholiques, avec parfois des mélanges animistes. Une population esthétiquement belle, tant physiquement que par ses vêtements bariolés portés surtout par les femmes, coiffées de leurs élégants chapeaux clairs à larges rebords. Un peuple qui nous apparaît en général distant, voire hautain et susceptible ; une particularité de caractère qui doit cacher d’intéressantes et de fortes personnalités nous semble-t-il.

Attention, même si physiquement on ne distingue pas la différence, et qu’à l’oreille, on ne discerne pas le type de langue, ces créoles guyanais ne sont pas à confondre avec les créoles émigrés des Caraïbes ! Ceux des Antilles Françaises représentent le groupe qui a le mieux réussi socialement par rapport aux Haïtiens logeant pour la plupart dans des bâtisses qui ressemblent fort à des bidonvilles. Comme ces derniers, d’autres populations fuyent un pays en crise vers les 1900, attirés vers un autre émergeant de plus en plus économiquement, et représentant l’Europe, et aussi l’or ! Ils sont Surinamiens, Guyanais de Guyana (ex-colonie anglaise), ou brésiliens, employés dans le bâtiment, la pêche ou l’orpaillage. Un mixe de communautés essentiellement clandestines, qui travaille au noir, qui double la population officielle du pays, dont on ne contrôle pas le flux avec des frontières en forme d’interminables fleuves.

Les métros

Les métros, c’est nous, c’est vous (en nous adressant à la proportion française de nos lecteurs), si vous venez travailler ou prendre des vacances en Guyane. Les métropolitains. Il n’existe pas de communauté blanche ancienne en Guyane, mis à part de rares descendants de colons ou de bagnards ; elle est surtout temporaire. Ingénieurs, scientifiques, patrons, secteurs de l’armée, de l’enseignement, des professions médicales, les métros, qui représentent environ 20% de la population, restent en moyenne 2 à 4 ans en Guyane, 6 mois au minimum, et s’intègrent peu à la vie du pays. Une fois qu’ils ont tout vu et visité du département, beaucoup s’en retournent en Europe ou ailleurs. Sauf ceux qui en sont tombés amoureux, et il y en a ! Ils travaillent alors surtout dans le tourisme.

Malgré certains efforts pour développer le tourisme, le pays est encore trop souvent victime de préjugés négatifs. En dépit de sa campagne publicitaire actuelle « La Guyane, vous n’allez pas y croire », le département attire peu de visiteurs, ses terres ne font pas rêver les gens, et de plus, l’exploration du pays coûte cher, ajouté à celui du billet d’avion non soumis à la concurrence, Air France possédant le monopole. Une escale chère, nous ne pouvons que le confirmer ; il s’agit de la plus coûteuse depuis le début de notre voyage, absolument tous les secteurs sont onéreux, il est difficile d’économiser là-bas. Mais nous ne parvenons pas à regretter notre passage en Guyane pour cette unique raison. La vie au Cap Vert et au Brésil nous avait peu coûté, la moyenne budgétaire restera donc correcte.

Les familles des métros qui travaillent en Guyane viennent leur rendre visite et représentent l’essentiel des touristes, le département n’est à priori pas une destination spontanément choisie. Une certaine proportion des voyageurs sont des baroudeurs, satisfaits du peu de luxe offert aux visiteurs, recherchant justement ce style d’aventure. Les expéditions dans la jungle les passionnent, tout comme nous. Lorsque nous voyagerons sac au dos pendant trois semaines dans le pays, nous enchaînerons les contacts avec ce style de voyageurs, en majorité des infirmières en vadrouille pendant leurs congés, ou quelques instituteurs. La Guyane est une petite région dans laquelle on finit par recroiser plusieurs fois les mêmes personnes à divers endroits, entre la forêt profonde, le littoral ou les Iles du Salut.

EXPEDITION SUR LE FLEUVE ROI DE GUYANE, LE MARONI

A la rencontre de nos amis du Seizh Avel

Retour à début juin, alors que nous venons d’accoster en Guyane. A peine une semaine après notre arrivée, nous partons sac au dos dans le domaine du Maroni, celui de plusieurs des ethnies Noirs Marrons, que vous connaissez à présent. C’est grâce à l’invitation de Sébastien et Julie, un couple de jeunes navigateurs que nous avions rencontrés au Cap Vert à bord de leur petit voilier Seizh Avel, que l’occasion se donne de les retrouver au fin fond de la Guyane. Car nos amis sont médecins et réalisent une année durant, l’expérience aussi riche qu’intéressante de soigner les Bushi Nengué du Maroni ainsi que toutes les populations clandestines avoisinantes dans les centres de santé le long du fleuve. Quand Sébastien et Julie nous proposent donc de venir les retrouver, en mal d’exploration depuis le Brésil où il nous était impossible de nous éloigner du bateau (du point de vue de la sécurité), nous sautons sur l’occasion.

Cercamon reste alors sagement au ponton de Dégrad des Cannes, et le 7 juin, nous filons au nord-ouest du pays vers Saint Laurent du Maroni en taxico (taxi collectif), un type de transport qui relie les villes principales entres elles, un minibus qui ne part que s’il est rempli. La longue route bordée de coulées de jungle luxuriante défile derrière les vitres du bus vibrant de reggae, comme au Surinam. A l’arrivée, nous prenons le temps de visiter la ville du bout du pays pendant deux jours, puis nous embarquons dans notre première pirogue, celle qui appartient à Ewald, le voisin de nos amis médecins. Sébastien nous accueille au bout de 10 heures de voyage dans leur maison à Grand Santi, Julie se trouvant mutée pour un mois plus en amont du fleuve, à Maripasoula, que nous visiterons une semaine plus tard. Tous deux nous raconteront leur passionnante nouvelle vie, qui les change du tout au tout après l’année qu’ils viennent de passer en mer. Ils nous emmènent visiter leur coin, à pied ou avec leur pirogue achetée en copropriété avec des amis, nous font découvrir pour la première fois le monde de la jungle, et nous rencontrons aussi leurs collègues dans les postes de santé.

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Entre médecine traditionnelle et moderne

En tant qu’infirmiers, le secteur de la santé en Guyane nous captive, d’autant plus que nous traînons avec des professionnels du domaine, et que nous avons ainsi l’occasion de visiter les dispensaires de la région. Les soins dans le pays sont gratuits, y compris pour les clandestins. Le système fonctionne donc bien, et même trop bien. Il attire ceux qui nécessitent réellement une intervention médicale et vivant dans le pays, mais aussi ceux qui viennent pour une simple égratignure, ou encore ceux qui arrivent du Surinam, mais qui préfèrent se faire traiter gratuitement dans le département français, profitant par la même occasion de meilleures infrastructures avec un personnel plus spécialisé, dont leur pays manque surtout à la zone frontière.

Les files d’attente sont paisibles sur les bancs ombragés devant le dispensaire de Grand Santi ou de Maripasoula. Les malades attendent pendant des heures leur tour sans broncher. Involontairement, nous ne pouvons que comparer avec l’Europe où une heure d’attente met déjà le patient bien souvent hors de lui… En Guyane, on soigne les coups de machette accidentels, les traumatismes dus à des chutes d’arbre en forêt, les piqûres et morsures d’animaux de la jungle (très rarement mortels !), les diverses plaies qui cicatrisent mal (dont une bonne partie proviennent de règlements de compte à l’arme blanche ou à feu), les crises de paludisme, les cirrhoses (alcooliques essentiellement), les maladies tropicales, comme la leishmaniose par exemple (dont le mouches sont souvent le vecteur, provoquant des atteintes au niveau de la peau, de la rate et du foie, ainsi qu’une anémie). On soigne aussi le sida, un grand problème dans le pays, et la toxicomanie. Ici, on consomme surtout du crack ; pour 0,50€ la dose, on obtient ce mélange facile à réaliser avec du bicarbonate de soude ou d’ammoniaque, ajouté à de la cocaïne, engendrant des effets beaucoup plus intenses que la cocaïne pure, à savoir une dépendance psychique très forte en quelques jours seulement, responsable de séquelles psychiatriques, de rechutes très fréquentes, et dont l’overdose amène à des convulsions épileptiques. Le chômage, un certain malaise social, le manque de perspectives d’avenir en sont autant de causes. On les voit souvent, « les crackés », le regard hagard, le vêtement abîmé et crasseux, laissant flotter dans leur sillage une senteur d’hygiène oubliée, zoner en ville et quémander la fameuse somme de 0,50€ ou de 1€, soit disant pour acheter une baguette de pain. Ou alors, juste après avoir absorbé leur dose, déambuler en gestes désordonnés, absorbés dans un monde bien à eux, dans un état d’excitation qui peut vite virer à l’agressivité en période de manque. Un spectacle qui nous emplit de tristesse. Ils sont pour beaucoup à Saint Laurent, mais aussi à Cayenne et à Kourou. Seuls trois policiers du département sont affectés à ce secteur difficilement contrôlable…

Dans les postes de santé le long du Maroni, à part les soins cités plus haut (qui se réalisent aussi dans tout hôpital du département), on parle éducation sexuelle, pour empêcher la propagation du VIH, mais aussi pour éviter que de très jeunes filles, à peine pubères, ne tombent trop tôt enceintes, et qu’elles n’enchaînent les grossesses jusqu’à la ménopause (il n’est pas rare qu’à la trentaine, une femme ait déjà 10 enfants !). On exécute le programme de vaccination dès le tout jeune âge… et l’on réalise aussi des soins vétérinaires sur des animaux domestiques, parfois exotiques comme les singes, que les gens ramènent au dispensaire ! Mais ce qui marche le plus fort ici, c’est le secteur maternité. Il faut savoir que la Guyane représente le pays du continent américain avec le taux de fécondité le plus élevé ! Une véritable explosion démographique, se traduisant par des milliers de femmes enceintes se bousculant au portillon des hôpitaux, car une grande famille, c’est une richesse culturelle (comme pour les Bushi Nengué), mais c’est aussi une richesse financière, au regard des allocations familiales qui vont être perçues, et de l’acquisition du droit du sol pour les femmes surinamiennes. Ne parlons pas des « bébés carnaval », une fête où tout est permis et qui engendre neuf mois plus tard l’arrivée de toute une série de nouveaux-nés. Pour toutes ces raisons, les maternités du littoral se retrouvent bondées, et les suivis des grossesses dans les centres de santé dans la forêt s’enchaînent.

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Dispensaire de Grand Santi

Si les postes de santé sont bien implantés à travers la Guyane, il existe pour la population Bushi Nengué une seconde alternative : se rendre chez le « Gran Man », le Capitaine du village, le chef politique et religieux, celui qui soigne par les plantes. Ce dernier les connaît, mais plusieurs essayent de réaliser des concoctions mal adaptées, et les malades arrivent parfois au dispensaire avec un amas de feuilles sur une égratignure qui est devenue une grosse plaie infectée. Le Gran Man fait payer ses soins, au centre de santé, c’est gratuit, d’où les longues files d’attente… Ewald, le voisin de nos amis médecins, à la tête d’une société de transport par pirogue que nous avons utilisée, se moque ouvertement des soins dispensés par les européens… sauf que c’est un hôpital parisien réputé qui l’a sauvé il y a quelques années de son hydrocéphalie.

Nous rencontrons beaucoup de jeunes infirmiers, -ères sortant tout juste du diplôme, intéressés par une expérience de 6 mois à 2 ans en Guyane, de nationalité française ou suisse. Comme vous l’avez vu plus haut, ce personnel temporaire, passionné en arrivant, bien souvent ne reste pas, provoquant un grand tournus des équipes soignantes qui n’arrivent pas à retenir leurs employés plus longtemps. Manque de personnel dans les hôpitaux des villes, mais aussi dans les centres de santé à travers le pays. Il en découle une surcharge de travail pour ceux qui se trouvent sur place, ce qui ne les motive pas à prolonger leur contrat. Sept postes infirmiers sont vacants sur le Maroni lors de notre passage. Il manque aussi de sages femmes, les accouchements ne peuvent donc se faire sur place, et les futures mères doivent partir à l’hôpital en pirogue si la situation est stable, en hélicoptère sinon. Un système peu économique : 9’000 euros le transport ! Dans certains villages à l’écart, comme celui d’Antecum Pata dans la zone de protection des amérindiens, ou Saül au centre du pays, un ou une seule infirmière gère les soins à la population, disposant d’un téléphone satellite pour obtenir les conseils d’un médecin en cas de problème. Même pénurie dans l’enseignement ; le manque de professeurs amène en Guyane des jeunes non formés, qui apprennent le métier sur le terrain en gérant des classes d’élèves de diverses ethnies ; leur diplôme leur est délivré après quelques années de pratique.

Sur le noble Maroni

A part l’avion et des pistes plus ou moins franchissables à pied, s’altérant rapidement avec l’abondance des pluies, les fleuves sont les seules voies d’accès vers l’arrière-pays. Pour retrouver nos amis, le voyage fluvial, qui durera donc 10 heures, représente le début d’une excitante expédition. Au départ à Saint Laurent, nous participons au chargement de tout un matériel sur la longue barque effilée en bois robuste, qui comme toutes, prend l’eau et qu’il faudra régulièrement écoper. Nous nous installons plus ou moins confortablement contre les bagages de tout le monde, au milieu d’une dizaine de Noirs Marrons dont nous ne comprenons pas une parcelle de langage, ils parlent le « Nengué Tengo » (Langue des Noirs Marrons : plus communément appelé le « taki-taki », un mélange de langues africaine, anglaise, hollandaise, portugaise et espagnole.) mais certains parlent le français. Et c’est parti. Sur la pirogue, on dort, on mange, on déroule des portions de forêt de part et d’autre du fleuve, les baraquements d’orpailleurs sur pilotis sur le fleuve, on passe les hameaux éparpillés, on s’enfile dans des cours d’eau rétrécis par la présence d’une île, on se stoppe pour les « arrêts pipi », notement sur un îlot sur lequel chacun s’isole un minimum, les hommes comme les quatre femmes que nous sommes. En route, les conversations sont à moitié recouvertes par le vrombissement du moteur 75 CV qui nous pousse contre le courant.

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Baraquement d’orpailleurs sur le Maroni (à droite)

Le soleil tape fort au fil des heures qui passent. Mais nous nous trouvons en pleine saison des pluies, et un orage ne tarde pas à éclater. La pluie s’abat sur le fleuve, et tout le monde se terre sous la bâche qui recouvre les sacs, qui ne laisse plus qu’apparaître des bosses irrégulières, et nous on se recroqueville sous nos ponchos. Sauf le piroguier, stoïque, qui avance sans lunettes dans la pluie qui cingle, sans visibilité sur le fleuve blanc d’eau battue, négociant sauts, courants bouillonnants, et nervures d’eau avec dextérité, zigzaguant entre les deux berges selon les courants, évitant les rochers émergents, les rasant parfois, embarquant de l’eau dans la pirogue lors de certains passages de rapides délicats. Le takariste, à l’avant de la pirogue, aide au besoin le conducteur avec sa rame incrustée de motifs Noirs Marrons pour diriger l’embarcation. Après la pluie, les lueurs iridescentes de l’arc en ciel se diluent dans le fleuve redevenu serein.

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En saison sèche, alors que le niveau de l’eau baisse à en rendre le fleuve méconnaissable mais encore plus enchanteur nous raconte-t-on, les sauts deviennent beaucoup plus difficiles à aborder, voire impossibles. Il faut alors entièrement décharger la pirogue, la porter à dos d’homme sur la rive jusqu’en amont de l’obstacle, puis entièrement la recharger, et ainsi de suite. Ce ne sera pas notre cas, mais les franchissements des rapides n’en demeurent pas moins impressionnants. Nous découvrons un fleuve d’une grande beauté, il en émane une force, et sa forêt ripicole qui l’enveloppe tout autour nous impressionne.

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Ce fleuve frontière est réputé pour être le plus beau de Guyane, au niveau du paysage fluvial et forestier, de ses sauts, et de la richesse culturelle des différentes ethnies qui l’habitent. C’est le plus long cours d’eau du pays (520 km), et le plus habité aussi. Considéré comme étant des eaux internationales, aucune saisie ne peut être effectuée dessus. Plus tard, Sébastien et ses amis nous emmènerons en vadrouille sur leur pirogue. On se baigne (pas de bilharziose) dans le majestueux cours d’eau, utilisant les courants et les larges pierres poncées comme des toboggans, en prêtant attention aux raies et à leur redoutable dard sur les portions de sable, s’étendant au soleil sur les rochers plats émergents gorgés de chaleur. On pêche le piranha, et la canne de Régis sera emportée lors d’une seconde d’inattention par on ne saura jamais quel poisson. Le piraï, de son nom guyanais, au contraire des légendes qui l’entourent, ne risque pas de venir nous mordre, à moins que la peau des baigneurs ne présente des plaies, et encore. Une fois pêché, nous observons ses dents bien acérées. Mais c’est plutôt nous qui allons le dévorer à la poêle le soir, une chair délicieuse mais bourrée d’arrêtes.

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Pirhana

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Pêche et baignade au milieu du fleuve Maroni

Notre deuxième remontée du fleuve sera toute aussi passionnante que la première. Après une semaine passée à Grand Santi, nous poursuivons notre route au sud. Après des heures d’attente de « pirogue-stop », nous atterrissons sur une embarcation surinamienne, dirigée par Johanne appartenant à une ONG (organisation non gouvernementale) financée par les Etats-Unis. Cette femme et son piroguier parcourent tout le cours d’eau et s’arrêtent dans chaque campement. Ils vérifient que les tanks, d’immenses réservoirs pour récolter l’eau de pluie, distribués quelques temps plus tôt, soient bien installés pour délivrer une eau potable. Nous nous stoppons dans une bonne dizaine de hameaux des ethnies des Aluku du côté Surinam surtout, pendant les 7-8h que durent le trajet. Dans chaque village, on retrouve les femmes occupées à cuisiner ou à laver le linge, et notre pirogue représente une sacrée diversion pour les enfants qui tentent de capter notre attention, ce qui n’est pas difficile. L’immersion au centre de ces villages reculés nous ravit. Comme pour notre première navigation, c’est le soleil et sa chaleur accablante qui nous inonde, la pluie qui nous refroidit momentanément, la beauté du fleuve qui nous charme, l’angoisse qui nous crispe un instant lors des passages délicats des sauts. Marius le piroguier maîtrise son embarcation et son moteur avec virtuosité. Mais le hord board cale soudain au plus mauvais des moments. Johanne laisse échapper un cri d’angoisse, et Régis et Sébastien, ayant intégré le regard plus que soucieux de Marius, comprennent instantanément qu’il doivent ramer le plus fort possible vers la berge, pour s’amarrer à des racines, pour s’éloigner des aussi somptueuses que dangereuses chutes d’eau en amont, vers lesquelles le courant nous porte, dont le nom local signifie « laissez-les mourir » ; si on s’y engage, personne ne pourra venir nous en sauver. Marius bricole un instant le moteur, qui repart après un indicible « ouf » qui soulage tout le monde.

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Villages du fleuve

Que ce soient les campements que nous visitons avec la pirogue de l’ONG, rassemblant quelques bâtisses en bois sur pilotis, ou de « vrais » villages regroupant des centaines ou même des milliers d’habitants, les mêmes scènes se reproduisent tout au long du fleuve. Ci-dessous, trois des villages du Maroni dans lesquels nous avons passé quelques temps.

Flavien Campou

L’arrivée au campement juste avant la nuit, après avoir traversé une portion de jungle depuis Grand Santi d’un bon pas avant que l’obscurité n’envahisse tout le bois, dans un semblant de layon que Sébastien et Régis taillent à la machette, en pataugeant dans des marais embourbants. Le souvenir d’un hameau emprunt d’une douce quiétude, fourmillant d’enfants peu farouches, sur un sol de terre battue surmonté de quelques cases en bois, qui respire l’Afrique. Une vie traditionnelle et tellement simple, tellement reposante. Le temps qui s’écoule dans une autre dimension. Le soleil fond sur forêt, fleuve et village. Dans le creux de la nuit, recueillir les confidences de Gérard, un métro établi ici depuis 10 ans partageant le mode de vie des N’Djukas, possédant une grande connaissance de la jungle, et à l’insatiable recherche du sens de la vie. Puis s’enfiler dans son hamac et reprendre la route en sens inverse le lendemain au tout petit matin, dans la jungle encore glauque de la nuit qui s’évapore, qui s’éveille sous le ciel rosé précurseur d’une nouvelle journée de soleil.

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Flavien Campou

Grand Santi

Un village qui compte plus de 2’000 habitants, dans lequel tout le monde se connaît. Nous y passons une bonne semaine, logés dans la jolie maison en bois sur pilotis de nos amis médecins, dans la partie surnommée « Johannesburg », où l’on a casé les blancs, infirmiers, médecins et instituteurs. Pendant que Sébastien travaille au dispensaire, nous nous distrayons avec l’autre occupant de la maison, Vigo, un intrépide chat, qui après la vie en mer découvre la jungle, et partons aussi à la découverte du hameau.

Alors que les Noirs Marrons du village vivent jusqu’à 1969 avec leur organisation propre, ils voient soudain une nouvelle administration arranger leur société ; car dès cette date, des territoires du département sont réorganisé en communes, entre autres celle de Grand Santi est ainsi officiellement créée, même si le regroupement humain existait déjà. Une école, un poste de santé, une gendarmerie s’incrustent dans la vie du village. Ici, on est en France, on uniformise les différences! Le chef prend le rôle de maire, et les prestations sociales commencent à se déverser pour tous ceux qui disposent des papiers français, délivrés les 30 dernières années aux Noirs Marrons nés à l’est du Maroni (les Bonis surtout). Mais à Grand Santi, où seule la moitié de la population possède la nationalité française, on côtoie surtout des N’Djukas.

Le village est suffisamment grand pour accueillir une épicerie (et son caissier apathique), mais attention aux prix ! Les produits, déjà chers en étant importés sur le littoral depuis la métropole, augmentent encore de 30 à 40% dans ces hameaux reculés. De plus le choix est plus que restreint, et l’on se nourrira essentiellement de boîtes de conserves durant notre périple. Le seul restaurant où nous nous rendrons sur le Maroni, à Maripasoula, « Chez Dédé », nous sert une délicieuse viande de maïpouri (le tapir guyanais), qui déclenchera une intoxication alimentaire carabinée chez Régis. Finalement et heureusement, son état ne nécessitera pas les soins du dispensaire. On trouve très peu de fruits et légumes, mais parfois les enfants passent pour vendre des fruits ou du jus fraîchement pressé. Ces gamins éclatent d’énergie. Des tourbillons de vie au sourire malicieux. Au premier abord un rien timide, cette carapace tombe vite et les voilà à crapahuter tout autour et sur nous. Recherche de tendresse et d’affection, mais aussi de jeu et de défi. Ils nous font craquer, et les petits bonshommes de même pas 10 ans tombent déjà sérieusement amoureux des femmes blanches. Elevés à la manière forte par leur mère (les coups pleuvent rapidement et durement), ils ne n’intègrent que cette façon de faire pour obéir. Pour mettre un terme à leur enthousiasme débordant, car ces enfants sont aussi attachants que rapidement envahissants si l’on ne sait pas mettre le holà comme nous, ceux qui connaissent leur manière de fonctionner utilisent une fermeté un rien brutale, le seul vocabulaire qu’ils connaissent et qu’ils comprennent.

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Une scène mille fois vécue au bord du fleuve. Les hommes se baignent, les femmes aussi, avec pour tout vêtement un pagne noué sur les hanches. Beaucoup de femmes dans ces villages, il s’agit d’une société polygame, et pourtant matrilinéaire, où la mère marque la descendance. Elles lavent leur bébé, et les autres enfants ne se lassent pas de s’amuser dans le fleuve. Il y a la lessive, la vaisselle, le brossage des dents, le rasage. Tout le monde écope aussi régulièrement l’eau accumulée dans les pirogues non étanches ou remplies par la pluie. Le fleuve, c’est la vie, c’est lui qui offre le poisson, qui sert de voie de circulation, de lieu social. Au village, les mères cuisinent souvent le couac en son centre, une semoule à base de farine de manioc, qui gonfle encore plus le ventre des enfants déjà atteint par les vers.

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Sur le fleuve Maroni…

Les Noirs Marrons vivent de la chasse, de la pêche, de la cueillette, de la culture sur abattis (comme les Hmongs), deviennent orpailleurs lors de la ruée vers l’or, et sont les maîtres incontestés du trafic des pirogues qu’ils construisent patiemment eux-mêmes. Les hommes travaillent artistiquement le bois, en réalisent des objets de décoration ou de la vie quotidienne, et s’ils les peignent, les motifs géométriques aux couleurs vives typiques de cet art, selon comment ils sont agencés, prennent chacun une signification particulière. Quant aux femmes, leur talent transparaît dans la couture, le patchwork et la broderie. Nous les voyons aussi longuement et posément se tresser entre elles ou sur les hommes; la chevelure est travaillée d’une manière spécifique selon l’individu, pour afficher son statut social. De leur culture africaine, les Bushi Nengué conservent en outre le rythme de vie, la musique, la danse, leurs croyances animistes (mais certains sont chrétiens), avec les gris gris portés comme des ceintures autour de la taille, ou l’autel, un rien lugubre avec ses pans de tissus déchirés qui pendent du pilier de bois qui s’élève au centre de certains villages, au pied duquel reposent en offrande quelques bouteilles de whisky.

L’air serein du village vibre soudain de l’arrivée de l’hélicoptère qui survole la jungle, agitant et balayant la végétation de ses pales rotatives avant de se poser entre les deux postes de police et de santé. Chacun nécessite le véhicule aérien, l’un pour des missions en forêt, l’autre pour évacuer des malades, souvent des brésiliens grièvement blessés lors d’un règlement de comptes.

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Le trafic des pirogues, les régulières pannes d’électricité, installée depuis peu, ainsi que les averses, rythment les journées qui s’écoulent dans une tranquille nonchalance. Bien loin du stress européen, qu’il faut apprendre à mettre de côté, ici tout prend du temps, il faut par exemple attendre des heures ou des jours pour espérer réserver un moyen de transport ! Les gamins passent et repassent bruyamment, la population, alanguie, vit au ralenti, les poules se promènent ici et là, comme les chiens errants. Chaque matin, les écoliers des villages alentours arrivent en pirogue scolaire pour participer au cours de Grand Santi, et chaque dimanche, les fidèles de l’église, tous vêtus avec classe, arrivent dans une embarcation toute colorée de leurs élégants habits de fête pour assister au culte. Grand Santi est un peu au centre de tout.

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Maripasoula, le Far West de la jungle

A Maripasoula, à quelques heures de pirogue de Grand Santi, on change d’ambiance. Une portion de jungle déforestée pour céder la place à 5’000 habitants étalés sur une vaste surface, formant LE grand village du Maroni, avec l’immense fromager qui domine le débarcadère sur des pistes ocres de latérite. Une ambiance électrique emplit l’air inquiet, ici c’est le Far West, où l’on peut craindre une certaine insécurité (mais nous n’y rencontrerons aucun problème). Planté au milieu de la jungle végétale, ici c’est la jungle humaine. Une ville coincée entre deux pans de forêt et un labyrinthe de fleuves. Trop d’ethnies différentes vivent dans un lieu duquel il est difficile d’en sortir géographiquement, c’est l’univers des orpailleurs, de la prostitution, de l’armée, de l’oisiveté par les subventions sociales, du trafic de drogue et d’armes, de l’alcool et du crack, et de la violence inhérente à ce mélange explosif…

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Les doigts et les cous s’exhibent de bijoux taillés dans le métal jaune, les sourires dévoilent des dents recouvertes d’or et incrustées de motifs divers. La population paye souvent en paillettes d’or, sur la balance du commerce prévue à cet effet. Le cabaret sur deux étages aux volets rouges trône au centre du village, voiture de la gendarmerie garée devant. Les passes se paient également en grammes d’or. Mais possibilité de régler en euros.

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Règlement en pépites d’or dans un commerce

Maripasoula se situe à la limite de la zone de protection des Amérindiens, comme nous l’avons vu dans le chapitre qui leur est consacré, une frontière uniquement franchissable avec un laissez-passer préfectoral. On croise vers le débarcadère les femmes amérindiennes, visages tannés encadrés d’une chevelure noire et souple, portant leurs bébés dans des tissus bariolés contre elles, et quelques familles désoeuvrées le plus souvent.

Julie travaille à l’hôpital de Maripasoula, et nous visitons ce centre plus moderne et plus grand que celui de Grand Santi. Nous y rencontrons un avenant collègue médecin de notre amie, un métro, qui vient travailler quelques mois par an dans ce département qui le fascine. Ce dernier soigne un jour une crise de malaria chez un employé d’une mine d’or ; son chef qui l’accompagne l’invite à visiter le site le lendemain. Nous tombons au bon moment car le docteur nous propose de le suivre, nous sommes disponibles et enthousiastes.

IL ETAIT UNE FOIS L’OR…

L’or légal

La Guyane fait toujours encore parler d’elle avec son or, souvent prélevé illégalement. Or les sites légaux, ça existe, et ça fonctionne même très bien.

Et si l’Eldorado était en Guyane ? Les premiers explorateurs européens rapportent que leurs yeux ont vu une ville fabuleuse où l’or coule à flots. L’existence du précieux métal dans la région est officiellement confirmée en 1854, trouvé par un brésilien. On délivre alors les premiers permis d’exploitation, et c’est le début de la véritable ruée vers l’or, encouragée par des moyens techniques de plus en plus sophistiqués qui cèdent la place à des procédés plus hasardeux. Le métal se trouve plus sous forme de paillettes que de pépites dans le pays, que l’on exploite principalement grâce à des dragues aspiratrices sur le fleuve pour récolter les alluvions. L’intense soif d’or perdure jusqu’à la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, l’activité minière est entre les mains de moyennes entreprises bien organisées, et de beaucoup de toutes petites structures, souvent clandestines et illégales. L’or représente la première exportation de Guyane, qui produit 3 tonnes par an, plaçant le pays au 50e rang mondial pour sa production. Mais si l’on compte les prélèvements illicites, on peut aisément multiplier le chiffre par 2,5.

Sur la piste bosselée de 17 km, créée pour les besoins de la société aurifère Auplata, reliant Maripasoula à la mine d’or Yaou, le 4×4 de l’entreprise nous prend en stop avec le médecin qui nous accompagne. Après un voyage chaotique durant lequel il est nécessaire de bien se cramponner à l’arrière du véhicule pour ne pas en chuter, nous débarquons au coeur d’un site qui brasse des milliers de tonnes de terre pour des millions d’euros. Le directeur des ressources humaines laisse un instant, et même pas mal plus qu’un instant, ses affaires en plan, car il nous consacre 2h de son précieux temps pour une visite passionnante. Ce colonel retraité de la gendarmerie, possédant déjà une expérience dans les DOM TOM, s’investit à fond dans son nouveau métier très prenant qui semble le passionner. Il parvient à rapidement instaurer un contact personnalisé avec ses 80 et quelques employés, dont il connaît chaque prénom. Une main de fer dans un gant de velours pour gérer toutes les tensions inhérentes à ce genre d’entreprise. Des groupes ethniques très diversifiés vivent en permanence en vase clos, dans le seul et unique but d’amasser de l’argent, vivant et travaillant 24h/24 ensemble, dans un site producteur d’une poudre d’or oh combien convoitée, et oh combien gardée par des groupes de légionnaires. Ces derniers, au nombre de 6, se relaient pour surveiller le produit non finalisé, de l’or mélangé à de la boue qui de visu, ne ressemble à rien de précieux, et qui sera expédié sur un autre lieu, où il sera coulé en lingots et directement envoyé…. en Suisse. Ce site-là requiert une surveillance encore plus aigue. A la mine Yaou, le légionnaire en service tout en muscles, au regard placide, dégageant une belle prestance, nous ouvre néanmoins sa cabane : mis-à-part ses affaires personnelles, on aperçoit des touques contenant la fameuse et précieuse boue, des armes, des munitions.

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Piste qui mène à la mine d’or Yaou

Pas d’agression depuis l’extérieur répertoriée à la mine Yaou. En revanche, nous apprenons par les journaux à la fin de notre séjour guyanais qui s’achève à Kourou, qu’un légionnaire affecté à la surveillance d’un autre futur site dans le département, appartenant aussi à la société Auplata, vient d’être assassiné (certainement dans un guet-apens organisé par les orpailleurs clandestins installés aux alentours, une histoire pas encore éclaircie).

Pas de distractions sur le site, pas d’autres intérêts que le travail. Pas d’alcool, pas de femmes, sauf les deux cuisinières, ni jeunes ni belles, qui ne sont autorisées qu’à avoir des contacts très limités avec les hommes. Les autres types de femmes se trouvent à la ville, au cabaret de Maripasoula, que l’on peut rejoindre en effectuant 3h à pieds après le travail pour les plus motivés, avec obligation de revenir durant la nuit pour être à l’heure au travail le lendemain. Sinon retenue de salaire.

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Poursuite de la visite du lieu dans les chemins boueux, mille fois sillonnées par les pelleteuses acheminées par voie fluviale sur deux pirogues côte à côte, au milieu de la futaie qui s’éclaircit peu à peu. Mais écologie oblige, lorsque le filon sera épuisé, tous les arbres déracinés devront être replantés. Pas d’utilisation de mercure non plus dans ce site légal, qui se sert d’un autre procédé (à base de cyanure) pour amalgamer l’or. Arrivée vers l’usine, en amont de laquelle la pelleteuse remue 600 tonnes de terre par jour (et bientôt le double). Au milieu, le traitement de la matière, concassée de plus en plus finement. En aval, les paillettes d’or mêlées à la boue.

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A Maripasoula, pelleteuse amenée sur deux pirogues parallèles durant quelques jours de voyage

L’entreprise, à 100% légale, emploie des gens déclarés, leur verse un salaire fixe, avec cotisation à la sécurité sociale ainsi qu’à la caisse retraite. La mine tourne 6 jours sur 7, 24h/24, et les employés effectuent des semaines de 48h de travail, pendant 3 mois d’affilée pour un mois de congé payé, et ainsi de suite. Parmi eux, on trouve tous corps de métier et tous types de salaires, en partant de l’épuisant labeur du casseur de cailloux pour un SMIG, jusqu’à l’ingénieur. Une firme légale donc, qui se nomme site de recherche aurifère, à ne pas confondre avec l’orpaillage, une activité illégale. La mine Yaou appartient à la société française Auplata, l’une des plus importante de Guyane, et la seule à être cotée en bourse, installée ici depuis deux ans. Utilisant des techniques de pointe, le filon d’or est étudié quotidiennement par un ingénieur géologue, détecté par satellite et mesuré par carotage. D’où des extractions d’or très précises. Rien à voir en rien avec les sites clandestins. Sur ce site réglementaire, 40 à 50 kg d’or sont amassés actuellement par mois, pour 18’000 tonnes de terre retournée. Un chiffre d’affaire estimé à 8 à 10 millions d’euros par an en fonction du cours actuel de l’or, duquel il faut déduire le coût non négligeable des machines ainsi que les salaires des employés. L’or en Guyane n’est pas qu’un mythe.

Un grand merci au DRH de la mine Yaou pour toutes ses précieuses informations et sa passionnante visite.

L’or illégal

La déforestation s’accélère de manière anarchique. Les rivières se polluent de mercure, des cadavres gisent enfouis dans la végétation. Exploitation des hommes, des femmes aussi dans le rôle des prostituées dans des camps établis en pleine forêt. Accidents dans la jungle chez des hommes peu équipés, évacuations par hélicoptère sanitaire. Règlements de compte violents. Coups de feu sur les gendarmes. On estime à 8’000 le nombre d’orpailleurs clandestins, et de 30 à 40 le nombre d’homicides ou de tentatives par an liés à l’orpaillage. Et l’or français s’échappe par toutes les frontières.

Les opérations « Anaconda » s’enchaînent. Groupes commando largués en hélicoptère dans la jungle, tout vêtus de noir, armés jusqu’aux dents, se faufilant entre la végétation compacte pour atteindre le campement des garimpeiros repéré à l’avance… vide. L’information a filtré. De toute manière, impossible en terme de logistique de renvoyer les chercheurs d’or clandestins à la frontière. La seule arme des gendarmes consiste à entièrement saccager ce lieu de vie et de travail. Toutes les structures nécessaires au prélèvement aurifère ainsi que les biens personnels tels que des photos de famille sont détruits ou brûlés pour dissuader les orpailleurs de recommencer. S’ils tombent sur un site en activité avec des hommes encore sur place, la situation peut dégénérer, les hors-la-loi peuvent faire feu, des gendarmes ont déjà été touchés, parfois mortellement. Le virus de l’or, une épidémie difficilement contrôlable.

T. est orpailleur brésilien clandestin. Lorsque nous le rencontrons lors d’une de nos promenades autour de Saül, lors de la dernière phase de notre périple, il ne l’avoue pas immédiatement. L’homme s’assied non loin de nous sur un arbre couché, fusil de chasse sur l’épaule. D’où sort-il ? Personne ne nous suivait encore la minute précédente. Sauf, une centaine de mètre auparavant, son collègue, un tout jeune homme handicapé par un énorme abcès sur l’avant-bras, que nous rencardons expressément sur le dispensaire à quelques heures de marche de là. Deux mois passés au Brésil nous permettent de converser avec T., ce jeune gars aux traits tirés. Il serait employé dans le travail du bois nous dit-il d’abord. Puis se sentant en confiance, il rectifie : il est orpailleur comme nous nous en doutions. T. vit en Guyane depuis un an. Il a eu le temps d’y attraper la malaria et un peu d’or aussi. Il se sent fatigué, malgré le traitement qu’il suit. Il a quitté sa famille dans le Nordeste, la région du Brésil que justement nous connaissons, ainsi que son poste d’assistant à l’université, bien chichement payé en regard des promesses de l’or à quelques centaines de kilomètres à peine de sa frontière. Il vit depuis dans un campement en forêt avec 5 autres brésiliens. Il continue à nous raconter. Le risque de se perdre dans cet univers qui n’est pas le sien, celui des blessures, des morsures d’animaux. Les interventions de la gendarmerie. Les clandestins jetés à terre, arme braquée contre la nuque, l’or en échange de la vie sauve. Les tirs fusent facilement, ces hommes sans papiers ne sont rien, ne représentent aucune valeur. T. nous mime la scène, nous la revivons avec lui. Les forces armées traitent ces hommes à peine comme des êtres humains, les paroles, les gestes sont brutaux. Ils leur « volent » leur or misérablement gagné au courant des derniers mois. L’histoire de T. nous touche. Il nous fait comprendre que les gendarmes sont ici tout puissants. Peut-être acculés dans un sentiment d’impuissance, de frustration et d’exaspération face à cette incontrôlable immigration, dans un ras le bol apte à se transformer en une porte ouverte aux abus, il en découle des tueries. Brésilien tué par un flic. Ou l’inverse. Ou règlements de compte entre brésiliens. La jungle se chargera d’assimiler des cadavres que personne ne réclamera. L’homme nous promet qu’il y a de quoi filmer dans ce genre de descente si l’on se poste dans un lieu caché du campement. L’affaire est scandaleuse et nous choque, mais qui la connaît ? Dans le monde de l’or, il y a les maffieux, les opportunistes, les véritables criminels, et des gars comme T. qui rêvent d’un avenir meilleur. Les villageois et les associations de protection de l’environnement râlent sur les garimpeiros qui polluent les rivières avec le mercure, qui jettent leurs déchets dans la nature, qui risqueraient de voler les villages (alors qu’ils se montrent le plus discrets possible, en tous cas vers Saül, pour éviter d’ameuter l’armée). Qui a tort, qui a raison, ici c’est l’or qui gouverne, le métal qui régit le comportement des hommes, l’or qui rend fou…

 

AU COEUR DE LA GUYANE

L’avion, un moyen de transport dépaysant

Survoler la forêt amazonienne a quelque chose d’à la fois magique et d’inquiétant. Expérience merveilleuse par la beauté du paysage survolé, et un peu oppressante aussi, car les tôles du petit avion vibrent de toutes parts, le vieux coucou s’approche dangereusement des collines nous semble-t-il parfois, et le vol se fait par à-coups surtout dans les trous d’air. 17 passagers peuvent y embarquer, et au départ de Maripasoula à la mi-juin, alors que nous quittons nos amis navigateurs et médecins après un merveilleux séjour, nous remplissons toutes les places disponibles avec le groupe commando de la gendarmerie encore vêtu de noir au retour de sa mission « Anaconda », se délestant de ses armes dans la soute de l’avion. Une heure de trajet dans cette cabine non pressurisée, sans séparation d’avec le poste de pilotage, nous permettant de suivre toutes les manoeuvres, sans hôtesse de l’air évidemment, dans une ambiance très familiale. Survol de la forêt dont les faîtes des hauts arbres agglutinés les uns aux autres ressemblent à d’épais bouquets de brocolis qui s’étendent à perte de vue, un puzzle végétal, comme un tapis vert émeraude plissé, sillonné de fleuves en lacets, interrompu parfois par un trou, une zone de déforestation.

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A l’aérodrome de Maripasoula, avec nos amis Sébastien et Julie

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Aéroport de Saül

Atterrissage au milieu de la jungle, au centre de la Guyane, à Saül qui doit son nom au premier orpailleur qui découvre le lieu au début du 20e siècle, un hameau fondé par les chercheurs d’or antillais. La piste d’aéroport est en terre battue, l’aérodrome une cabane isolée et entourée de forêt.

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Saül, village oublié au centre de la jungle

Saül, un village abritant une poignée d’âmes, planté tel un îlot au milieu d’un océan de verdure. Qui se compose de la mairie et de son unique téléphone du village, de l’école avec ses 12 élèves, de l’église en bois, de l’épicerie et son tenancier acariâtre, de la boulangerie ouverte quelques heures par jour, du restaurant peu fréquenté, du dispensaire et son unique infirmière, de quelques habitations autour peuplées surtout par des sons de TV et de radio, dont on n’aperçoit que rarement les résidents. Un hameau presque mort dont on vient de déjà faire le tour. Un lieu où il ne se passe rien, mais plein de quiétude, oublié de tous, uniquement relié avec le monde extérieur par l’avion qui y passe quotidiennement en principe, l’événement du jour et l’occasion pour les villageois de se rencontrer. L’autre moyen d’accéder à Saül, c’est une pistequi se parcourt en 8 à 10 jours de marche. (Peut-être aurez-vous entendu parler de l’histoire des deux jeunes français qui se sont perdus dans la jungle aux alentours de Saül pendant 52 jours au début de cette année, une histoire dans laquelle subsistent des zones d’ombres : perdition volontaire ou non ?)

Nous débarquons dans un nième carbet de Guyane, et à Saül nous déposons nos affaires chez Kami, un des propriétaires-guides nature du hameau. Un carbet, c’est un concept genre camping qui ne coûte jamais cher pour y passer la nuit. Les constructions en bois ne possèdent pas de murs, uniquement des piliers, et le toit de tôles repose sur une couche de palmes tressées, pour l’isolation contre la chaleur du soleil et contre le bruit du martèlement de la pluie. On trouve des carbets à travers tout le département, dans les coins les plus reculés ; ils sont plus ou moins confortables, plus ou moins retirés, plus ou moins sympathiques et on y rencontre souvent tout un tas de gens. Mais parfois personne non plus. A Saül, tout est communautaire comme partout. C’est le « camping » le plus rustique et le plus en nature que nous ayons connu en Guyane. Un carbet-cuisine où une petite plaque de cuisson nous permet de nous préparer quelque chose le soir à la romantique et forcée lueur des bougies, car l’électricité n’arrive pas jusque-là. Un carbet-sanitaire où l’eau de la rivière est déviée. Un carbet pour dormir où l’on suspend son hamac recouvert de sa moustiquaire. Durant près de trois semaines, vers le Maroni et à Saül, la fraîcheur des 4h du matin nous réveillera toutes les nuits ; nous ne connaissions pas cette particularité du climat et n’avions pas prévu l’indispensable couverture. Les toutes premières fois il faut s’habituer à la particularité de dormir en hamac, qui ressemble plus à des nuits blanches où l’on cherche vainement une position confortable. Mais très vite, on adopte le système dont on aura presque du mal à se passer ! A Saül, chaque matin est un bonheur renouvelé de se réveiller dans ce grand jardin fleuri traversé par un ruisseau au doux chuintement. Certains animaux viennent lui rendre visite, comme les singes capucins, les agoutis ou les iguanes. Un lieu ressourçant.

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Un de nos carbets dans la forêt guyanaise

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Au fond, la mairie de Saül

LA JUNGLE, UN MONDE À PART

« La haute forêt possède un véritable pouvoir d’envoûtement : elle laisse à jamais chez l’homme qui la pénètre le farouche désir de retrouver son silence et cette extraordinaire présence d’un monde impalpable. » Francis Mazière

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A la découverte d’un nouveau milieu hostile

Nous faisons connaissance avec la mystérieuse jungle aux alentours de Grand Santi sur le Maroni. Nous sommes encore là avec toutes nos trouilles, nos têtes pleines de préjugés et surtout d’ignorance. Tout nous paraît suspect au premier abord, nous n’osons absolument rien toucher, nous craignons que je ne sais quelle créature nous bondisse de dessous nos pieds. Nos amis sont là pour nous montrer, pour nous apprendre. Nous vivons nos premières frayeurs, nos premiers risques de nous perdre, notre première (et dernière) chute d’arbre 20m devant nous, alors que notre progression est justement ralentie à ce moment-là car je m’attarde (heureusement) pour prendre quelques photos, malgré le jour qui baisse vite, et notre hâte d’arriver au campement plus loin. Le craquement effroyable résonne encore dans nos têtes, et nous revoyons les divers morceaux du tronc enfoncés à environ 50 cm dans le chemin.

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Progresser en enjambant les troncs, patauger dans des marais aux teintes rougeâtres qui tranchent avec le vert ambiant, dans lesquels les arbres ligneux qui y poussent s’y reflètent, paraissant plus longs qu’ils ne le sont en réalité. L’eau vaseuse qui nous avale jusqu’aux cuisses, buter aveuglément contre des prolongements de racine, frémir en pensant aux anacondas et aux caïmans qui nous observent peut-être, mais se rappeler qu’ils fuient l’homme. Se laisser envahir par la beauté de l’eau rouge transparente, de la forêt qui peu à peu nous aimante. La première nuit dans les bois, dans le carbet construit par nos amis, écarquiller les oreilles au moindre bruit toujours étrange car inconnu, se tenir sur le qui-vive, imaginer la vie secrète de la futaie, peu dormir, se laisser surprendre par la fraîcheur de fin de nuit, se réveiller fatigués mais heureux. Le petit matin mouillé, où la jungle s’éveille, s’évaporant en lambeaux de brume qui s’élèvent au-dessus de la canopée, lui conférant un aspect étrange, féerique quand le soleil tente de percer les strates grisâtres et vaporeuses. Splendeur sauvage de la sylve amazonienne.

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Arriver dans ce monde de la jungle, c’est un peu comme en mer au début. On imagine que ça peut être monotone ou angoissant, il faut s’habituer à ce cadre où l’on n’a pas ses repères. Le bleu partout, comme le vert partout, mais tout en nuance selon le moment de la journée et le point de vue. Depuis le fleuve, à l’intérieur de la forêt, en surplomb ou pas, ou en avion. Puis on ressort époustouflé par cette force de la nature, par ce monde si riche que l’on quitte à contre-coeur. En mer comme en jungle, il y a certaines règles de sécurité à respecter. Car il existe deux dangers principaux : la chute d’un arbre et la perdition. Deux périls à côté desquels nous passons de près vers Grand Santi, notamment la chute d’arbre. Il s’écrase sous le poids des ans ou de la maladie, ou devient instable sur un sol détrempé pendant la saison des pluies, dans lequel les racines ne s’enfoncent pas très profondément, et qui entraîne ses congénères avec lui. Quant à la probabilité de se perdre, elle arrive très vite, la végétation est si dense qu’à quelques mètres du layon, on peut être incapable de le retrouver ! Comme lorsqu’un arbre tombé brouille la piste, et que devant soi il n’y a qu’un fouillis de verdure. Mieux vaut donc éviter de s’éloigner de la sente. On nous instruit aux particularités vestimentaires et au port de la machette ; quant au paludisme, surtout présent sur le Maroni (mais absent du littoral alors que c’est là qu’on rencontre la majorité des moustiques), nous prendrons des comprimés de Malarone® en prévention tout le temps de notre expédition. Notre trousse de pharmacie contient un minimum de matériel, dont heureusement nous n’aurons pas à nous servir.

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L’intérêt de Saül, ce sont ses sentiers qui sillonnent la jungle primaire. Notre intérêt, c’est de partir à sa découverte. Notre initiation sylvestre avec nos amis vers Grand Santi nous permet de nous sentir suffisamment à l’aise pour partir tous les deux désormais seuls à la découverte de la forêt aux alentours de Saül. Cette préface nous a aussi laissé un goût de trop peu que nous sommes ravis d’approfondir, car la forêt a déjà commencé à nous envoûter.

Les quatre layons tracés autour de Saül mesurent entre 9 à 14 km, que nous parcourons en une demi à une journée. Nous progressons lentement, à la recherche d’un rythme différent que partout ailleurs. La déshydratation est rapide dans un univers à la moiteur tenace où l’on transpire beaucoup plus qu’à l’accoutumée. Nous buvons des litres et des litres d’eau. Les efforts paraissent plus pénibles, comme emprunter des sentiers dénivelés tels qu’à Saül, où l’on enchaîne montées et descentes, au contraire de ceux vers le Maroni. Il faut régulièrement tailler son chemin à la machette, car même si les layons sont en principe dessinés autour du hameau et dégagés une fois par an, la végétation empiète rapidement dessus, et les troncs entravent régulièrement le passage. Il faut enjamber ceux qui barrent les chemins, en emprunter d’autres, jetés en travers des criques (synonyme de rivière en Guyane), en se tenant en un précaire équilibre sur cet ersatz de pont. Un jour Régis glisse, perd l’équilibre, et le poids de son lourd sac à dos l’entraîne dans la crique avec de l’eau jusqu’à la taille dans laquelle il n’a pas pied, avant de se rehisser péniblement à nouveau sur le tronc. Il poursuivra la balade alourdi d’eau et encore plus trempé que d’habitude par son abondante transpiration.

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Un spectacle délirant

La Guyane est un concentré de forêt et d’immenses espaces vierges faits de sylve amazonienne, la plus dense au monde. Parmi les 95% qui en recouvrent le territoire, beaucoup de jungles primaires subsistent encore, jamais touchées par l’homme, dont la majorité des arbres font de vieux os (ou de vieux troncs) en devenant pluricentenaires. Une forêt primaire qui a été exploitée se transforme en une jungle secondaire, qui met plusieurs siècles pour retrouver le type de végétation initial.

Certains chemins autour de Saül se nomment en fonction de leurs particularités. Comme celui du « Boeuf Mort », passant par cette colline qui contenait beaucoup d’or, où les orpailleurs de l’époque, trop occupés à chercher le précieux métal, n’avaient plus le temps de chasser et tuaient alors leurs boeufs pour se nourrir. Au petit sommet au milieu du sentier, nous entrevoyons à travers une échappée une des rares vues, resserrée, surplombant la forêt, de laquelle s’écoule du vert à perte de vue.

Ou le sentier des « Gros Arbres », qui nous jaugent depuis leur 40m de hauteur, campés sur des diamètres de troncs ahurissants. Bout à bout, nous pourrions faire le tour de certains à au moins 20 personnes ! Ils nous regardent tous de haut autant que nous les observons, les hauts et spectaculaires sabliers, les angéliques, les fromagers et les légendes de pouvoirs maléfiques qui les habiteraient, les bois cathédrale, les amarantes, les wassaïs, et les maripas, l’espèce de palmiers dotée des feuilles les plus longues, pouvant atteindre jusqu’à 10m de longueur, et dont les graines sont utilisées pour l’artisanat local. Il y a aussi les ficus étrangleurs qui littéralement mangent un autre arbre, en déployant leurs racines pour enserrer l’arbre hôte, qui finit par mourir. Il subsiste alors un tronc ajouré en forme d’un enchevêtrement de racines dont l’intérieur est creux. Nous pourrions encore continuer longtemps ainsi, la variété subtile des arbres de la jungle amazonienne semble illimitée.

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La forêt est un spectacle fou. Un lacis déraisonné de racines aériennes, une nature tortueuse, des lianes hétéroclites, noueuses et sinueuses embrassant les troncs ou les branches, qui s’entrelacent, se suspendent, se tordent, se rencontrent, se chevauchent, s’entortillent en spirales et partent dans des embranchements à l’infini. Comme des cordages végétaux, qui retiennent ou lient les arbres entre eux. Ceux-ci se déclinent du plus fin au plus large, nantis d’un tronc uniforme, torsadé, tavelé de divers dégradés de couleurs, grenu, d’aspect épais et bosselé sur leur longueur comme de grands orgues parfois. Certains départs de racines ressemblent à d’énormes pans de robes déployés en une multitude de plis, dont les troncs et les branches qui les prolongent s’ornent de divers types de champignons, de couronnes de piquants, de gros nids de termites, aux formes parfois biscornues, évoquant de grosses éponges foncées, de plantes épiphytes qui vivent non pas sur le sol mais sur une autre plante, tels les fougères, les lichens ou les mousses déliquescentes. Un spectacle fantasque.

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La forêt s’organise en fonction des besoins de lumière : tout en haut, les plus grands arbres perchés à 40m captent une grande partie des rayons solaires. Au milieu, les moyens absorbent le reste du rayonnement. Au sol, les petits, comme certains palmiers, des fleurs, des arbustes, ou diverses végétations du sous-bois (4’500 sortes végétales du sous-bois en tout)croissent dans une semi-obscurité, se développant sous un effet de serre abrité sous ce plafond végétal, et hydraté par un plateau gorgé d’eau. Plus les feuilles sont grandes, plus elles captent de l’énergie lumineuse, qui avoisine les 1% à ce niveau. Elles apparaissant de différentes formes, de différentes tonalités de vert. Certaines sont coupantes, on évite les lésions avec un t-shirt à longues manches, d’autres sont collantes et s’agrippent à nos vêtements à notre passage.

On pourrait s’attendre à une exploitation forestière massive avec autant d’arbres et autant de variétés. Justement pas. Les bois sont peu utilisés pour l’industrie car la futaie est assez protégée, le travail de menuiserie et ses métiers voisins peu valorisés, la concurrence des pays voisins trop forte, la rentabilisation de l’activité difficile du fait de la configuration du territoire et de la trop grande variété des espèces. Le Boco est l’essence la plus dure et le plus lourde au monde, les autres espèces sont utilisées dans la fabrication de divers produits ou pour l’artisanat. Une forêt luxuriante et pourtant fragile, car la couche d’humus fertile sur laquelle elle s’enracine en surface seulement est mince, et un coup de vent a vite fait de coucher ces grands arbres, entraînant dans leur chute ceux auxquels ils sont encordés par les lianes, formant ainsi des chablis, et un écosystème modifié.

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Un rai de soleil transperce la canopée, plus loin un deuxième, et bien plus loin encore, c’est une véritable trouée de lumière où le ciel bleu apparaît au milieu de la canopée, cette strate supérieure de la forêt, où les arbres déploient leurs branches en multiples corolles de feuillage. Toute la vie qui se déroule en-dessous est obscurcie, et nous fait évoluer dans la pénombre. Mais il suffit d’un mince rayon solaire qui filtre à travers le plafond végétal, pour que la futaie réveille ses couleurs, avivées dans cette flaque de lumière crue, qui jouent dans des nuances émeraudes, du vert tendre au vert foncé presque fluorescent, se détachent alors les unes des autres.

Pendant la grande saison des pluies, les abondantes averses tombent fréquemment sur le littoral, moins à l’ouest comme sur le Maroni, et la moitié de la journée au centre du pays. Chaque après-midi à Saül, les nuages noirs masquent peu à peu le ciel bleu cristallin de la matinée, la forêt finit par se noyer d’ombres, par se cabrer sous les rafales de vent, la pluie par envahir chemins et frondaison, l’eau par dégouliner des arbres et des feuilles devenues luisantes, les layons de latérite par se transformer en marres glissantes et fangeuses, aspirant nos pieds de plus en plus pesants avec le poids de la terre ocre qui s’y agglutine, éclaboussant et s’étalant jusqu’au haut des cuisses. Nous revêtons nos ponchos, pour nous protéger de l’humidité qui finit par nous envahir depuis l’intérieur, tapissant le tissu imperméable de nos litres de transpiration.

Nous découvrons dans cet élément des odeurs corporelles jamais senties, tout moisit et macère en libérant des effluves épicées à l’arôme caractéristique de la jungle. Nos vêtements s’imbibent tellement de notre propre sueur qu’on pourrait les essorer. Nos chaussures de marche se gorgent d’eau en foulant des layons qui ressemblent parfois plus à des ruisseaux qu’à des chemins, et n’ont jamais le temps de sécher entre les randonnées ; nos pieds se sillonnent de plis tendres mais douloureux à la longue. La peau devient plus fragile dans un milieu humide, plus molle, se blesse plus facilement, cicatrise moins bien et des irritations de frottement dus aux vêtements mouillés apparaissent facilement. Des désagréments que nous oublions vite, subjugués par la jungle.

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La forêt, un puzzle géant des sens, de sons, d’odeurs, et d’images

La jungle s’écoute…

Jamais de silence en forêt. Toujours le bruit de fond aigu des grillons, le coassement des grenouilles et crapauds selon les endroits et les moments, la stridulation de milliers d’insectes, la symphonie d’un orchestre rassemblant toutes les gammes possibles et inimaginables de chants d’une quantité d’oiseaux (La jungle guyanaise renferme plus d’espèces de volatiles, 700 environ, que dans toute l’Europe entière !)que nous n’apercevrons jamais. Les aras et leurs plumes vivement colorées, accompagné de leur cri évoquant presque un croassement se laissent parfois entrevoir, comme les martins pêcheurs, les colibris, les toucans, ou encore les gros battements d’ailes subits des perdrix dans les fourrés. La première fois que nous l’entendons, il nous surprend, ce sifflement caractéristique de l’oiseau sentinelle qui prévient toute la futaie de notre intrusion dans leur milieu, et qui nous devient rapidement familier. Il y a le craquement angoissant des arbres qui résonne sous la dense voûte feuillue, en espérant que leur chute sera remise à plus tard, le crépitement de la pluie dans un « ploc ploc » sonore en tombant sur les frondaisons, le bruit du vent qui fait bruire les feuillages des dizaines de mètres au-dessus de nos têtes, ajouté de 1000 autres bruits énigmatiques, c’est toute une agitation qui se déroule là-haut, qui retentit encore et encore sous cette arche végétale.

La jungle se sent…

L’air de la forêt est saturé d’humidité ; une fois que nous nous y sommes habitués, nous buvons à grandes gorgées l’air pur qui s’écoule dans nos thorax, au coeur de ce poumon de la planète. Un air toujours chargé d’odeurs. Chaque pas effectué dans la forêt est une immersion un peu plus profonde dans un monde de senteurs. Distillation d’une volée d’essences de bois divers, effluves fruitées de fleurs ou de baies, mêlées à la senteur entêtante de l’humus, aux relents nauséabonds de végétaux en décomposition, ajoutés à une débauche de parfums formant l’haleine spécifique de la jungle.

La jungle s’observe…

La forêt abrite quantité de détails à observer. Le regard part du sol rouge, escalade les murailles vertes, et aboutit sur le plafond vert aussi, bleu parfois. De multiples graines jonchent le parterre, toutes d’aspect et de taille différents, parfois en processus de germination ; la futaie n’a de cesse d’éclore encore et encore. Restant verte en permanence, sans subir le rythme des saisons, c’est une forêt sempervirente qui nous entoure, dans laquelle les yeux se perdent, dans les feuillages qui montent de plus en plus haut, formant une très haute voussure opaque au-dessus de nos têtes. De rares couleurs vives percent le vert ambiant, comme les ailes d’un papillon virevoltant, les tons rouges vifs de certaines fleurs, ou des baies suspendues à certains arbres. Nous apprenons à aiguiser notre regard. Au début, nous ne distinguons rien, tout semble se confondre, chaque feuille, chaque branche pourrait ressembler à un animal. Puis jour après jour, les yeux apprennent à fouiller la végétation et à y déceler la faune environnante. Un exercice qui demande de la pratique, dans lequel nous n’en sommes qu’à nos balbutiements.

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Est-il utile de préciser que la jungle de Guyane représente l’un de nos meilleurs et plus forts souvenirs de Guyane ?

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UNE FAUNE D’UNE ETONNANTE RICHESSE

« Qu’avez-vous vu dans la jungle ? » Demande traditionnelle sur les layons enfoncés dans la forêt entre rares randonneurs, ou de retour dans les carbets. « Rien ! ». Parce que l’on ne s’est pas arrêté suffisamment longtemps pour entrevoir quelque animal caché, parce qu’il y avait du chemin à parcourir. Mais en réalité, on entrevoit toujours un hôte de la forêt. Rien de très exotique d’abord. Les moustiques, mais très peu à notre étonnement, dans les forêts implantées sur les berges du Maroni et vers Saül. Ensuite les fourmis affairées, omniprésentes sur tout le territoire guyanais, impossible de ne pas s’en apercevoir, leurs redoutables piqûres (mais absolument pas graves) nous font à chaque fois ressentir une vive et désagréable douleur. Puis on tombe sur des crapauds de toutes tailles, des lézards, des oiseaux, des papillons, des lucioles, des chenilles, des scarabées, des sauterelles, des criquets et pléthores d’autres insectes, ainsi que sur de nombreux terriers de tatous. Pas vraiment original non plus. Sauf qu’ils n’ont pas vraiment la même taille qu’en Europe, sauf que leurs couleurs sont parfois des plus étonnantes, sauf que leur variété semble infinie. Comme la famille des insectes, la plus nombreuse, qui n’a pas fini d’être répertoriée, et que l’on estime à des centaines de milliers d’espèces différentes.

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Saut d’un singe

Mais certains jours, et il faut l’avouer plutôt régulièrement, la faune locale se dévoile à nous. Pléiades de chauves souris le soir et la nuit (jusqu’à une petite qui se loge dans le bateau !), somptueux papillons Morpho, éclairs bleu métallique, qui passent au milieu du vert ambiant, agoutis (famille des rongeurs), singes hurleurs, tamarins, singes capucins, des voleurs de fruits du jardin de Saül, rebondissant de branche en branche en bande, ou iguanes imperturbables, parfois à l’aspect si contrarié et fâché que l’on ose à peine passer à côté. Plus redoutables, les serpents, ils sont une centaine d’espèces en Guyane. Nous croisons cinq reptiles en tout lors de nos diverses randonnées dans le pays, dont certains venimeux. Mais jamais de très grands ni très gros. Le premier sous forme d’une magnifique couleuvre ondulant en tonalités orangées sur le fleuve Maroni, à deux pas de notre pirogue. Le troisième se révèle à moi sur les branchages du tronc qu’il faut enjamber après le passage sans problème de Régis et de Sébastien. Je ne suis pas loin de poser la main dessus par mégarde! Est-ce un grage, venimeux, d’après les losanges foncés marbrant ses écailles? Si l’on en croit la légende populaire (qui ne serait pas vraiment une légende), le 1erréveille le serpent, le 2e le met en colère, le 3e est mordu !

Nous rencontrons aussi un petit scorpion, à grosses pinces donc à faible venin (contrairement à ceux à petites pinces, donc venin violent). Les mygales Avicularias, appelées ici communément « Matoutou » par les guyanais, de « mignonnes » araignées inoffensives à l’extrémité des pattes orange, se trouvent souvent dans les plans d’ananas ou aux creux des feuilles d’arbres. Leur pelage est tout doux, et si l’on en a le courage, on peut les prendre sans problème dans la main.

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Mygale « Matoutou »

La reine des mygales, la plus grosse au monde, la Theraphosa, nous coupe un jour le chemin autour de Saül. Superbe bête de la taille d’une main qui nous laisserait tranquilles si nous ne l’embêtions pas un peu, juste un tout petit peu, alors que nous nous trouvons à distance respective, pour admirer sa position d’attaque figée, dressée sur ses pattes arrière, dévoilant ses crocs imbibés de venin (redoutable pour les petits animaux, mais non mortel pour l’homme), répandant autour d’elle ses poils urticants. L’animal nous fascine, d’une beauté parfaite dans son genre animalier. Il y a aussi les dendrobates, ces petites grenouilles sautillantes aux couleurs très vives, au mucus extrêmement toxique recouvrant leur corps. Ceux qui ne se montreront jamais, ce sont les félins comme le puma et le jaguar, animaux rares et secrets. De toute façon, notre aperçu de la faune ne représente qu’un échantillon de la vie animale locale. Mais chaque nouvelle rencontre avec les habitants de la futaie nous ravit, nous surprend, c’est le piment qui se conjugue à celui du défi physique de la randonnée et de l’intérêt de la découverte de la végétation.

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Mygale Theraphosa / Dendrobate

Nous retrouvons hélas plus souvent la faune, comme les papillons, épinglés sous des cadres en verre, ou des quantités de mygales Theraphosa, à la vente dans les boutiques pour touristes. Un commerce souvent illégal qui appauvrit progressivement la faune et la flore. Idem avec l’absence de règlement pour la chasse, il n’existe qu’une liste d’espèces protégées, et le gibier subit une baisse dramatique. Même problème sur les eaux guyanaises avec les tapouilles surinamiennes ou brésiliennes qui viennent souvent pêcher en toute illégalité la crevette notamment, dans des proportions déraisonnées.

Nous n’oublions pas les oiseaux, mais nous les avons déjà entendu chanter dans le chapitre précédent. Il nous reste par contre à vous parler de la picolette. On promène sa picolette comme un animal domestique. Sauf que celui-là vit en cage, et qu’il possède une grande valeur pouvant atteindre jusqu’à quelques milliers d’euros. On sort cet oiseau pour l’habituer aux bruits extérieurs, en vue des concours auxquels il devra se présenter, de plus paraît-il que le laisser enfermer chez soi porterait malheur. Picolettes en cage sur les vélos, picolettes dans les voitures, picolettes en pleine ville, picolettes dans les sentiers de la forêt, ceux qui en possèdent trimballent le petit oiseau qui nous fera l’honneur, une fois ou deux, de ses précieuses vocalises. Car tous les ans s’organise un championnat durant plusieurs mois de suite, un dimanche sur deux. Les concurrents s’affrontent dans des combats de chants, et l’heureux propriétaire du piaf victorieux remportera un bon pactole. Ces oiseaux vivent en jungle, et le phénomène se rencontre en Guyane, mais aussi au Brésil et au Surinam.

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Picolette qui prend l’air

Après la jungle, retour sur Cercamon

De retour sur le littoral après deux semaines sur le Maroni, suivie d’une autre dans le silence habité de la forêt à Saül, les environs de Cayenne pourtant peu agités nous paraissent bruyants, remuants. Nous retrouvons néanmoins avec plaisir notre Cercamon, notre chez nous, même si nous nous sentons presque dépaysés les premiers jours de revivre dans un espace confiné après les vastes étendues de folle nature amazonienne. De plus, notre bateau en a profité pour se recouvrir d’une bonne couche de moisi à l’intérieur. Le voilier souffre dans ce milieu humide pendant nos trois mois d’escale, tout macère, les vêtements prennent l’odeur du renfermé, de microscopiques bestioles, qui ne sont pas des cafards, sautillent dans tout le Cercamon, qui se revêt lui aussi peu à peu d’une fine couche de mousse verdâtre à l’extérieur. L’intensité des rayons UV ronge les cordages, attaque la peinture qui cloque, que les abondantes pluies finissent de fragiliser, accélérant le processus de rouille sur le pont. Du travail en perspective pour notre prochain chantier à Trinidad !

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Etat dans lequel nous retrouvons Cercamon après un mois

UN MOT SUR LE SOCIO-POLITIQUE ET LE RMI (ou la France « vache à lait »)

Nous n’avons pas la prétention de réaliser un portrait analytique du système guyanais. Nous ne vous rapportons que ce que nous avons pu constater au cours d’un voyage de trois mois dans le département. C’est-à-dire le sentiment que la Guyane nous semble un morceau de France oublié par sa mère métropolitaine. Oh, bien sûr, cette dernière l’entretient à coups de subventions, la bichonne car il y a Kourou, mais sinon… Et voilà que ce département se montre bien indiscipliné ! On ne voudrait que son or et ses retombées économiques provenant du domaine spatial, mais on constate de la violence, de la toxicomanie, de la clandestinité… Et puisque c’est la France, il faut bien agir ! Sauf que l’on adapte des principes français à un pays qui lui ressemble si peu. On envoie des gendarmes pour faire régner l’ordre, pour combattre l’illégalité. 50’000 personnes seraient statistiquement en situation irrégulière (La Guyane renferme 200’000 habitants officiels.). Ainsi, le président Sarkozy ordonne que la France, ses DOM et ses TOM, refoulent 125’000 immigrés par an. Voilà pour la théorie. En pratique, comment empêcher les brésiliens de franchir le fleuve Oyapock et les surinamiens le fleuve Maroni ? Des cours d’eau enfoncés dans la jungle ? Et rappelez-vous que la population Bushi Nengué, installée de part et d’autre du fleuve frontière Maroni, n’est qu’une seule et même famille. Chacun le traverse comme bon lui semble pour aller visiter ses proches, ou pour trafiquer un peu (avec l’or et le bois), mais parfois juste pour survivre. Les Noirs Marrons du Surinam sont donc clandestins en rendant visite à leurs proches de l’autre côté du fleuve !

Pour remplir les statistiques, on raccompagnera une telle personne à la frontière surinamienne par exemple, mais dans l’heure qui suit son expulsion, elle revient sur sol guyanais. On la chasse à nouveau, mais cette dernière revient encore. Finalement, on la renvoie 10 fois de suite en 10 jours, et on augmente le chiffre désiré par le président français de 10. De même, on ne contrôle absolument pas l’activité des orpailleurs clandestins.

La métropole est loin de la Guyane. En métropole, on ne pense pas de la même manière qu’en Guyane, habitée par une population différente, au fonctionnement différent, dans un climat différent, dans une végétation différente. Mais c’est en France que se décide le fonctionnement du DOM. D’où certaines incohérences. Exemple concret à Grand Santi sur le Maroni, où l’on vient de construire un nouveau bâtiment pour l’école du village. Les plans de l’architecte français sont scrupuleusement suivis, et le complexe scolaire se retrouve encadré d’un vaste parking, auquel on accède par une belle route macadamée, signalisée de panneaux de circulation … sauf qu’il n’y a pas de voitures dans le village ! Autre exemple. Les produits alimentaires ou d’autre type coûtent peu cher chez les pays voisins d’Amérique du Sud. Et pourtant, on exporte tout depuis la France, ou mieux, on achète au Brésil ses produits, mais on les fait revenir en métropole par cargo, on y appose une étiquette traduisant le contenu en langue française, on les revoit refaire une transatlantique pour être vendus en Guyane, mais beaucoup plus chers qu’à l’origine. Etc, etc.

La France est peut-être loin de la Guyane, mais la propagande politique atteint jusqu’aux fin fonds de la jungle. A la période où nous nous y trouvons, les partis politiques envoient leur délégués dans des villages perdus, leur offrent quelques objets publicitaires, placardent leurs affiches sur les cases en bois. Léon Bertrand, député et maire UMP depuis de longues années au pouvoir, petit-fils de bagnard qui a oeuvré pour restaurer le camp de la transportation à Saint Laurent, vient de prendre une veste au profit du parti socialiste, au contraire de la métropole.

Il y aurait tout un chapitre à rédiger sur le RMI ou autres genres d’allocations. Des sommes considérables partent dans les subventions que les diverses ethnies ont pris l’habitude de percevoir, modifiant leur cultures propres, engendrant l’oisiveté et ses dérives. 34% de la population guyanaise perçoit cette subvention, contre 10% en métropole. Chaque début de mois, postes et banques sont prises d’assaut dès 6h du matin par des heures de files d’attente ! Les Indiens Rmistes par exemple n’ont plus besoin de pêcher, de chasser ou de cueillir les baies forestières, le RMI leur suffit largement pour vivre et même plus, pour s’offrir ce que la société de consommation leur propose. Pour beaucoup, le RMI se vit comme un statut professionnel à part entière. Il existe donc peu de volontés d’aller de l’avant dans ce pays assisté.

LE BAGNE, PASSE DE CRUAUTE

Passionnés par cette époque trouble de l’histoire française depuis quelques années déjà, notre passage en Guyane ne pouvait qu’être l’occasion d’approfondir nos connaissances, de pénétrer en des lieux que nous avions imaginé par des lectures ou des films, de palper toute une ambiance poignante et attristante, de nous imprégner de ce passé funeste. C’est pourquoi le chapitre qui suit est aussi fourni, et nous espérons qu’il vous intéressera, vous révoltera, vous remuera, autant que nous.

Pourquoi le bagne ?

Vous vous souvenez peut-être que la Guyane appartient depuis plus de 2’000 ans aux amérindiens ; que les espagnols la découvrent au 16e siècle, et que les français, une fois cette terre en leur possession au 17e siècle, tentent de la mettre à tous prix en valeur avec un système colonial qui perdurera durant près de deux siècles. D’abord avec l’esclavage, puis avec le bagne.

Sous Napoléon, il faut rentabiliser cette colonie lointaine. Après l’échec cuisant de la colonisation à Kourou au 18e siècle, ayant décimé des milliers de volontaires français qui s’y étaient expatriés, aucun métropolitain ne veut plus habiter ce lieu synonyme du « tombeau de l’homme blanc ».Terre maudite, qui va devenir terre de répressions. Terre finalement encore boudée actuellement par les français…

Sous le Second Empire, soit dès 1854, les premiers bagnards quittent la métropole, de la Rochelle à l’île de Ré, et de là au bagne colonial d’Amérique du Sud. Leur déportation représente un quadruple objectif. Celui de revaloriser le territoire en utilisant les rebuts de la société française, qui représentent une main d’oeuvre, de surcroît gratuite, dont on manque sur place après l’abolition de l’esclavage. Celui du peuplement de la colonie (d’où la loi de doublage et l’envoi de femmes, sujet que nous développerons plus loin). Celui de rendre la peine des travaux forcés plus efficace en la rendant dissuasive par sa dureté. Enfin, celui de « nettoyer » la métropole de ses forçats et de leurs délits, menaçant le cours tranquille de la société bourgeoise bien pensante de l’époque. Selon le poète Alphonse de Lamartine, « la terre lointaine deviendra une terre de réhabilitation. Souhaitons qu’une semence de crimes puisse faire germer des nations ». La France se donne ainsi bonne conscience de corriger des hommes perdus, une bonne action qui va engendrer le pire. Car soigne-t-on la violence par la violence ? La cruauté par la cruauté ? La souffrance par la souffrance ? C’est pourtant ce qui va avoir lieu.

Administration pénitentiaire et travaux forcés

En 1858, Saint Laurent du Maroni devient la capitale du bagne et son centre administratif. Les bagnards en font une si belle ville, qu’on la surnomme le « Petit Paris ». Lorsque nous y déambulons au mois de juin et juillet, nous ne pouvons que nous émerveiller devant cette architecture si réussie et réellement agréable. Il y a les magnifiques bâtiments égrenés à travers toute la cité, la somptueuse maison bleue de type créole à ossature en bois (l’ancien dispensaire du bagne), les anciens logements des surveillants aujourd’hui habités et coquettement aménagés, le navire échoué en 1925, recouvert d’une forêt, telle une île posée au milieu du fleuve Maroni. Mais partout subsistent les traces du passé carcéral, le type de bâtisses de cette époque est aisément reconnaissable, comme les briques rouges utilisées pour la construction des demeures comme des routes, portant le sigle « AP » : Administration Pénitentiaire.

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« La maison bleue »

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A Saint Laurent Statue d’un bagnard, au quai où débarquaient les forçats

Nous y visitons également le camp de la transportation, centre d’accueil des bagnards arrivant depuis la France aux 19e et 20e siècle. Après un voyage en mer éprouvant (où plusieurs n’arrivent pas vivants), leur débarquement représente une attraction pour toute la ville, qui, vêtue de ses plus beaux atouts pour l’occasion, se masse autour de la file des prisonniers. A leur entrée au camp de la transportation, ils subissent une visite médicale anthropométrique, afin de définir les mensurations types du criminel. En ces lieux subsistent aujourd’hui les quartiers disciplinaires pour la relégation et la réclusion, les Blockhaus, les cachots moisis, ceux des condamnés à mort, ceux pour les prisonniers difficiles, les cellules communes avec les anneaux qui retenaient les pieds des détenus pour la nuit et l’ancien emplacement de la guillotine au centre de la réclusion. Dans certaines geôles, on y a gravé d’innombrables rangées de petits traits qui se suivent sur les murs, le temps qui se compte en barres, une pour un jour de peine en plus qui s’est écoulé. Dans d’autres, on devine l’esquisse d’une scène imaginée dans la tête d’un bagnard. Et dans la numéro 47, on peut lire sur le sol la signature incrustée de Papillon, l’un des célèbres bagnards de cette époque. Seznec passe aussi par Saint Laurent, et une partie des locaux sont restaurés pour le film sur « L’Affaire Seznec ».

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Le bagne devient une véritable organisation, entre les mains de directeurs qui jusqu’au 19e siècle détiennent un pouvoir absolu. A Saint Laurent, il s’agit de l’homme le plus important de Guyane ! Pouvoir tellement absolu que pendant la seconde guerre mondiale, le blocus américain des côtes guyanaises engendre le durcissement du régime pénitentiaire, qui sans aucun contrôle depuis la métropole, fait plafonner le taux de décès des prisonniers à 48% !

L’administration pénitentiaire gère diverses prisons, 30 camps forestiers éparpillés à travers tout le pays, des briqueteries, l’édification de villes (St Laurent et St Jean du Maroni), les travaux de voieries, les tâches de divers corps de métiers dont les menuisiers, et la construction de voies de communication. Mais que penser de la fameuse route coloniale n°1, qui n’avance que de 24 km en 20 ans ? Ou du camp forestier de Charvein, réservés aux incorrigibles, où le taux de mortalité y est le plus élevé du pays ? Les bagnards y travaillent affamés et nus (pour éviter qu’ils ne s’évadent), à la merci des sangsues, de la vermine, et des intempéries, subissant les humiliations quotidiennes de la part des surveillants. Les labeurs sont chers en vies humaines.

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Parmi les quartiers décentrés, nous visitons un jour le Bagne des Annamites (destiné aux condamnés indochinois). Journée pluvieuse de début juillet qui donne toute sa dimension à la jungle pour cette sordide visite du camp, forêt sombre, humide, détrempée même, le bruit des arbres agités par le vent, celui de l’eau qui s’écrase sur la futaie. Prison enfoncée dans la verdure, pratiquement entièrement avalée par la végétation qui reprend ses droits. On devine encore la présence des latrines, des cachots de punition, le reste on l’imagine, comme l’ancienne voie de chemin de fer bien inutile à présent, ou les autres bâtiments du camp.

On les classe en diverses catégories. Les transportés (cf explication en fin de texte) , des criminels condamnés aux travaux forcés. Les relégués, de petits délinquants multirécidivistes, jugés pour une série de condamnation pour vagabondage, ou pour le vol d’un morceau de pain par exemple, ne sont pas astreints aux travaux forcés, mais sont déportés à vie. La relégation est individuelle ou collective, comme dans le camp à St Jean du Maroni, que nous visitons également, et dont il subsiste peu de vestiges. Les déportés, le groupe le moins fourni, comprenant les déportés politiques, les déserteurs, ou les faux monnayeurs, condamnés à la déportation simple ou en enceinte fortifiée, c’est-à-dire emprisonnés dans une case plus ou moins surveillée, sans travaux forcés. La déportation est en principe perpétuelle. Seule une amnistie peut y mettre fin. Enfin les femmes sont également exilées au bagne, logées chez les soeurs, se mariant avec des bagnards libérés. Des unions vivement encouragées pour repeupler la colonie, mais qui se soldent par des échecs, car peu d’accouchements aboutissent, et l’espérance de vie des nouveaux nés est dérisoire.

L’organisation pénitentiaire prévoit et planifie les choses dans les moindres détails, tout est pensé pour que le forçat qui arrive en Guyane n’en reparte plus jamais. Elle invente l’ « ingénieuse » idée du doublage (cf explication en fin de texte), dans le but de peupler cette terre mal aimée. Avec ce système, les prisonniers partent pour la majorité à vie en Guyane, car s’ils ne meurent pas au bagne avec les conditions de vie terribles qu’ils y subissent, cette règle les oblige à passer dans le département, pour la plupart, le restant de leurs jours. Procédé pervers, car une fois libéré, l’ancien forçat et le lourd passé qu’il trimballe trouvera difficilement du travail dans le pays, et on lui préférera de toute façon le travail gratuit des bagnards.

La condition des libérés, à la fin de leur doublage, n’est pas enviable non plus. Leur vie sans espoir (car le billet de retour à la métropole est à leur charge), fait dire à certains regards extérieurs que « le bagne commence à la libération ». Beaucoup retournent alors à la case départ. Un libéré peut être repris pour vagabondage, s’il ne trouve pas de travail ni de quoi se loger, et devenir un relégué, un statut à vie. Mais il arrive que ce dernier, désabusé et sans perspective d’avenir, commette volontairement une faute pour être repris en prison, afin d’y être au moins logé et nourri.

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Pour les relégués, les petits délinquants donc, par exemple un vagabond ramassé dans les rues de Paris, déporté en Amérique du sud, peut passer au statut de transporté en commettant un délit dans le cadre du bagne (les punitions sont arbitraires), avec un régime pénitentiaire plus dur parmi les bagnards les plus durs. Les forçats vivent donc à la merci de la hiérarchie surpuissante, subissent diverses peines ingénieuses et machiavéliques, en fonction du type de faute.

Les conditions de vie des bagnards varient à l’infini. Les tâches journalières vont de l’emploi dans les familles de l’administration (le plus recherché par les prisonniers), à l’entretien des locaux de la prison, à celui de villes entières comme St Laurent du Maroni, ou de territoires comme celui des Iles du Salut. L’Ile Royale est méticuleusement entretenue, à l’extrême, où les 700 bagnards que l’on n’arrive pas tous à occuper, réalisent autant d’activités stupides qu’inutiles. Les pires conditions se trouvent dans les terribles camps de déforestation, la guillotine sèche, une manière de mourir à petit feu. Est-elle préférable à l’interdiction de s’occuper et de parler, des années durant, l’ennui comme une peine à part entière ? C’est la spécialité de deux des Iles du Salut. Là-bas comme sur le continent, la peine d’enfermement se vit dans les quartiers disciplinaires communs, ou dans des cellules individuelles. Des cachots éclairés par la lumière du jour, ou obscurs (avec le risque d’en ressortir aveugle). Aérés ou moisis. Sur l’Ile St Joseph, on invente le supplice du lourd boulet attaché au pied, à traîner en permanence derrière soi. Pour les plus malchanceux, la peine du boulet se décline dans une autre version : celle de partager le même poids à deux bagnards, surtout s’ils se détestent ; ils finissent en général par s’entre-tuer. La liste est encore longue mais ces pages auraient du mal à contenir toutes les misères d’un siècle.

A Saint Laurent dans le camp de la transportation, les prisonniers n’ont droit qu’à une heure de liberté par jour, pendant laquelle ils ont alors la possibilité de se dégourdir les jambes (surtout s’ils sont attachés avec un anneau au pied), et de faire leurs besoins dans le petit local à peine séparé du reste de la pièce, surnommé aussi « chambre d’amour » pour ceux en mal d’affection. Sur les Iles du Salut, le lieu d’aisances est le lieu des règlements de compte, des vols et des crimes. Au bagne, on se détend aussi, on joue aux cartes, et tout fonctionne avec la débrouille. Certains ont la possibilité d’exercer leur art, comme le faussaire Francis Lagrange et ses peintures naïves. Ce dernier sera engagé pour peindre les tableaux de la chapelle de l’Ile Royale, sauf que l’administration pénitentiaire se rendra compte après-coup que l’homme a inséré dans les scènes bibliques les visages de ses compagnons d’infortune !

Dans ces bagnes les plus durs au monde, le gâchis d’hommes sera immense, les conditions de détention étant si terribles que peu y résistent. Climat difficile, maladies (lèpre et paludisme surtout, mais aussi syphilis, typhoïde, tuberculose et fièvre jaune), mauvais traitements et malnutrition déciment rapidement ces hommes. Gâchis financier aussi, car au lieu d’être rentables, les structures pénitentiaires se révèlent être un gouffre financier. 73’000 prisonniers, en grande majorité des jeunes hommes, y seront déportés. 68’000 y mourront. 5’000 y survivront. Parmi ces 73’000 bagnards, seuls 20% sont des criminels. Ces derniers, plus les 80% autres forçats ayant commis des délits négligeables, sont plus ou moins logés à la même enseigne, c’est-à-dire à une espérance de vie estimée à 4 ans. L’équivalent d’une condamnation à mort d’office. Mais lente et douloureuse.

Si tel est le mode de vie des bagnards, ceux qui partagent leur quotidien, les surveillants et leurs familles, les soignants et les religieux, sans subir les mauvais traitements réservés aux prisonniers, plusieurs laissent malgré tout leur vie en Guyane. Eux ont droit à une sépulture, contrairement aux bagnards (sauf les politiques). Ce sont les cimetières du personnel de l’administration et de la santé, un sur chaque île du Salut, que l’on aperçoit en s’y promenant. Le rôle des médecins et de leurs aides dévouées, les religieuses à l’époque où l’on tolère leur présence, n’a rien d’évident. Ils constatent les mauvais traitements, manifestent leur désaccord, rentrent en conflit avec la Tentiaire toute puissante, mais c’est elle qui a le dernier mot. Alors ils soignent comme ils le peuvent ces pauvres hommes, dont plusieurs s’automutilent pour bénéficier d’une place à l’hôpital, plus enviable à celle des cachots.

Quelques bagnards célèbres

Henri Charrière surnommé Papillon. Un petit proxénète condamné pour meurtre en 1931 aux travaux forcés à perpétuité, homicide qu’il niera toujours. Il entretient de mauvaises relations avec les autres détenus, et s’évade de Cayenne après 13 ans de bagne en 1944, sans héroïsme contrairement à ce qu’il écrit dans son livre, qui le rendra célèbre, rédigé en s’attribuant les exploits des autres, un roman qui reste un bon témoignage de cette époque, et qui sera adapté au cinéma.

Alfred Dreyfus. Un innocent, juif et alsacien, accusé de transmettre des secrets militaires à l’Allemagne en 1894 et soumis à la peine de l’isolement, de l’enfermement et du silence à vie, est envoyé à l’île du Diable pendant 5 ans, où il est le seul prisonnier. Dans sa case entourée d’un mur pour l’empêcher de voir l’océan, il est surveillé en tout par 14 gardiens, avec interdiction de leur parler. Le scandale divise la France en 2 camps, débouchant sur une véritable crise sociale et politique, révélé par Emile Zola qui adresse son fameux article « J’accuse » au président Félix Faure. Le capitaine Alfred Dreyfus sera réintégré dans l’armée au bout d’une dizaine d’années. Dans la même case sur l’Ile du Diable, lui succède Benjamin Ullmo qui y passera 15 ans de sa vie.

Guillaume Seznec. Encore un innocent, reconnu injustement coupable du meurtre de son associé Quéméneur (et de faux en écriture privée) en 1923. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il effectue 20 ans de bagne en Guyane. La famille de cet homme ne cesse depuis cette époque de se battre pour prouver son innocence, pour obtenir sa réhabilitation, pour réviser un procès corrompu, en sollicitant sans cesse la justice. Qui fait toujours la sourde oreille. Le dernier recours en révision de l’Affaire Seznec en 2006 est encore une fois rejeté par la Cour de révision. De nombreux ouvrages sont rédigés sur cette affaire, ainsi qu’un film. Seznec, gracié par De Gaulle, meurt étrangement quelques années après son retour en métropole, alors qu’il n’est plus qu’un vieillard amaigri, renversé mystérieusement par une camionnette. Ayant lu il y a quelques années l’un des livres écrit par le petit-fils de Guillaume Seznec, cette histoire qui nous a profondément marqués guidera nos pas lors de notre séjour sur les traces des bagnes de Guyane.

Les Iles du Salut, « terriblement » belles

« Le vent, les embruns rouillent et descellent farouchement les grilles… Les cocotiers écartent de leurs racines les lourdes pierres des cellules (sic), la nature se venge d’avoir été défigurée (…). La végétation a repris ses droits. Comment aurait-elle pu pardonner aux hommes d’avoir fait de cette île de rochers noirs et de palmiers éclatants, une terre de désespoir, de fers et de grilles ? » Francis Mazière

Les Iles du salut, aujourd’hui recouvertes d’un manteau vert éclatant, se détachent de l’eau turquoise, les grands palmiers s’agitent dans le vent en un doux bruissement. Elles sont au nombre de trois, de petite taille, d’origine volcanique, et font face à Kourou situé à une vingtaine de kilomètres. En quittant le port de Dégrad de Cannes quelques jours après le départ de mon frère fin juillet, nous plantons l’ancre au bout d’une journée de navigation devant l’Ile Royale. Petit archipel qui dégage calme et sérénité, et qui nous fait un bien fou après l’ambiance déprimante du port proche de Cayenne. Mais il n’en a pas toujours été ainsi…

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D’abord toutes appelées Iles du Diable, en raison des courants et des récifs dangereux pour la navigation de l’époque, les trois îlots prennent par la suite le nom d’Iles du Salut, après que les rescapés de la première tentative de colonisation de Kourou s’y soient réfugiés, car le climat y est meilleur que sur le continent. Effectivement, après deux mois en Guyane, nous ressentons ici l’air plus sain, plus sec, les pluies oublient ces quelques îlots pour s’abattre vers les terres, il y a moins, voire pas de moustiques, et enfin fini les moisissures à l’intérieur du bateau ! Pour revenir à quelques siècles en arrière, après leur nouvelle appellation, chaque île prend aussi son nom propre : Ile Royale, Ile Saint Joseph, et la dernière conserve la désignation d’Ile du Diable. Ces îles ne représentent qu’un élément du grand objectif de l’administration pénitentiaire. Mais ici, où l’on accueille les plus dangereux prisonniers, avant le but de colonisation, c’est la punition qui prime.

Les tentatives d’évasion à l’époque sont difficiles avec les courants et les dérives sur l’océan, et pourtant nombreuses. Les fugitifs sont repris ou disparaissent en mer. Les meilleurs gardiens de l’époque, ce sont les requins, attirés vers l’archipel par tous les corps des bagnards qui n’ont pas droit à un enterrement.

Voici ces trois îles…

L’Ile Royale avant : elle est réservée à l’administration pénitentiaire, avec les meilleures infrastructures de toutes les îles. Elle accueille les plus grands criminels (les transportés) et jusqu’à la fin du 19e siècle, aussi les plus malades, le seul hôpital de la colonie s’y trouvant. Pour occuper les bagnards, pas d’agriculture ni de cultures possibles ici, ces derniers doivent alors se spécialiser dans la confection d’outils et de vêtements. Des cocotiers sont plantés à cette époque sur les trois îles, qui a présent sont devenues très vertes.

Après : L’Ile Royale représente notre premier mouillage aux Iles du Salut. Un îlot habité de nombreux hôtes animaliers tels que les agoutis (rongeurs avec un gros derrière), déjà présents du temps des bagnards, les aras au vol tout en couleurs, diverses volailles de la poule jusqu’au paon, des singes malicieux comme les petits tamarins entre autres, voisins du ouistiti, et des tortues marines en côtier. Au centre de l’île, siègent encore les différents bâtiments de l’administration pénitentiaire et les quartiers des détenus comme des surveillants, plus ou moins restaurés, notamment pour le film de « L’Affaire Seznec ». Il y a aussi le passionnant musée retraçant le passé des Iles et du bagne, logé dans l’ancienne maison du directeur, la chapelle et ses peintures Singe tamarin du faussaire Francis Lagrange, la plaque commémorative de Guillaume Seznec, scellée par son petit fils dans le mur du sémaphore de l’île, où l’ancien bagnard avait travaillé un moment, et le lugubre asile d’aliénés tombant en décrépitude, et d’accès interdit au public (que nous outrepassons). A cette époque, le régime du bagne favorise la folie, et les 40 détenus jugés incurables beuglent sans relâche dans le bâtiment jadis nommé « maison hurlante ».

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L’Ile Saint Joseph avant : le bagne le plus terrible. L’île du silence. 153 cellules et 12 cachots réservés à la réclusion, aux « fortes têtes ». Ici la vie des prisonniers se déroule dans 3m sur 2, dans des « trous ». Le dessus des geôles est simplement recouvert d’une grille, pour « faciliter » le travail des gardes-chiourmes. Ces derniers surveillent sans relâche les forçats, effectuant leurs rondes au-dessus de ces cellules spéciales en chaussettes, pour surprendre ceux qui se seraient par exemple couché alors que c’est interdit pendant la journée. La bâtisse est autrefois recouverte d’un toit de tôle qui n’existe plus aujourd’hui, qui irradie alors l’insupportable touffeur du soleil et qui laisse macérer l’humidité malsaine dans la pénombre des cellules. Les forçats sont enfermés ici pour 2 à 5 ans. Interdiction de toute occupation, interdiction de parler dans ces « tombeaux ». Mais autorisation d’en devenir malade, fou, ou d’en mourir. « Lorsque le réclusionnaire sort du cachot, s’il n’est pas devenu fou, il est du moins si hébété qu’il a l’air d’un être qui n’appartient plus au genre humain. » (Paroles d’un inspecteur des colonies).

Après : St Joseph, c’est toujours le monde des cachots à l’intérieur de l’îlot. Sauf qu’aujourd’hui, les troncs et racines tentaculaires des « figuiers maudits » se frayent d’impressionnants chemins tortueux dans les cellules, poussent les murs ajourés et écartèlent les barreaux qui n’ont pas encore été rongés par l’humidité. Des rats courent à travers le terrain une fois défriché mais où l’herbe folle repousse si vite. Des toiles d’araignées pendent ici et là. Des bâtiment sordides, les plus impressionnants de tout notre parcourt des bagnes de Guyane. Dressés sur une île si merveilleuse. Saint Joseph possède la plus belle plage de sable blanc du département, ombragée par de hauts palmiers, encadrée de rochers noirs. Un lieu paradoxalement si reposant que c’est ici que vient la légion étrangère pour récupérer de ses missions (et entretenir par la même occasion l’île). Saint Joseph, c’est beau, mais c’est lourd. La terre se souvient-elle des souffrances qui l’on marquées? Ou c’est notre imaginaire qui joue, lorsqu’il visite ces rangées de cellules, et qu’il s’imagine quelle a pu être la vie de ces hommes…

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L’île Saint Joseph vue depuis l’intérieur, et vers son rivage…

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L’Ile du Diable avant : elle sert de léproserie d’abord, où les malheureux vivent seuls et sans aucuns soins (l’îlet Saint Louis sur le Maroni, que le journaliste Albert Londres désignera : « l’île des condamnés sans visage » reçoit aussi ces malheureux, qui ont contracté cette plaie dans l’insalubrité de cachots). Puis l’Ile du Diable devient celle des déportés politiques et des espions, et reçoit des bagnards célèbres.

Après : L’île n’est pas visitable, on aperçoit seulement depuis les deux autres ses palmiers qui la recouvrent et dressée face à la mer, la case de Dreyfus.

Fermeture du bagne

1938. Trois hommes et un pays alertent l’opinion nationale d’abord, internationale ensuite (cf explication en fin de texte). Le système barbare et arriéré des travaux forcés français est devenu une honte, les peines appliquées sont comparées à celles des camps nazis. Les français, ignorant les conditions de détention de leurs prisonniers, commencent alors à réagir. Ces quatre divers engagements aboutissent à la fermeture du bagne en 1938, qui met fin à près de 100 ans de souffrances inhumaines faites à des hommes que l’on a considéré comme pire que des bêtes, au service d’une idéologie de pouvoir et d’expansionnisme colonial.

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Fermeture, oui, car on n’y envoie plus de détenus depuis la métropole. Mais de cessation, pas réellement. Les 6000 prisonniers qui se trouvent encore en Guyane en 1938 y purgent toujours leurs peines. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, en 1946 (même année où la Guyane devient Département Français), soit 8 ans après, que De Gaulle ordonne l’arrêt définitif du bagne. Mais il faudra attendre jusqu’en 1953 pour que les derniers forçats quittent enfin l’Amérique du Sud. Néanmoins seront obligés de rester sur place ceux soumis à la peine du doublage et les libérés, qui finiront vagabonds…

Les vestiges du bagne aujourd’hui

Les Iles du Salut et leur bagne, aujourd’hui lieu de détente alors qu’il était lieu d’humiliation et de douleur. Les touristes y déambulent, nous en faisons partie, à travers les sentiers bordés d’abondants palmiers, d’arbres divers, de rangées d’hibiscus royaux, le clapotis de la mer émeraude qui vient briser sur le gros liseré de rochers noirs qu’elle laisse luisants, la sérénité d’un lieu paradisiaque qui a connu l’enfer, pour reprendre les paroles d’Albert Londres. Des îles si belles que beaucoup semblent en oublier le passé, même si les vestiges sautent aux yeux. Les anciens camps de détention de l’île Royale deviennent camps de détente, transformés en carbets durant le week-end, où l’on suspend son hamac, dans des bâtiments pas forcément rénovés. On y rit, on y boit, on s’y divertit, on y écoute une musique entraînante qui s’échappe des anciennes prisons, on y dort avec insouciance et désinvolture, dans un lieu où d’autres ont vécu avant et dormi dans le tourment. Louer une chambre dans l’ancien mess des surveillants, peut-être, mais faire des cellules des bagnards des carbets? N’y-a-t-il pas assez de place sur les îles pour y établir ailleurs un campement de vacances? Inconscience ou irrespect ? Cela a pour nous quelque chose de choquant, d’irrespectueux. Et pourtant, le lieu est si beau qu’il serait difficile de ne pas l’exploiter, de ne pas en faire profiter les gens, même si cet endroit a renfermé le pire…

Même ambivalence du point de vue réhabilitation des lieux des divers bagnes. A la fermeture des pénitenciers, les locaux, jusque-là alors parfaitement entretenus, se délabrent rapidement, sont pillés, vendus, envahis par la végétation, le climat corrosif ronge toutes les structures métalliques. L’armée s’occupe alors de réhabiliter le camp de la transportation de Saint Laurent, classé en 1994 parmi les monuments historiques, comme toutes les briques rouges estampillées « AP »( Administration Pénitentiaire). Des bénévoles tentent de restaurer d’autres camps, et quant aux Iles du Salut, c’est le Centre Spatial Guyanais qui les rachète et qui entretient l’Ile Royale, en raison de leur intérêt stratégique dû à leur position sur la trajectoire des fusées Ariane (avec évacuation des îles avant chaque lancement). A Saint Joseph, c’est la légion étrangère qui restaure le site. Mais les vestiges sont souvent en mauvais état, ou alors les installations sont incomplètes (pourquoi n’expose-t-on pas la guillotine de Saint Laurent entreposée dans la chapelle ?), et la végétation recouvre une bonne partie des structures. D’un côté, on restaure, de l’autre, on laisse faire Dame Nature. Tout un morceau du passé français sombre dans l’oubli. Peut-être que le département de la Guyane ne tient pas à se rappeler d’une histoire dont elle n’a pas décidé le cours, et qui ternit sa réputation. Ou est-ce la France qui n’est pas prête à assumer son passé ? Ou alors est-ce car le choix est malaisé à faire entre celui de réhabiliter un pan de l’histoire française pour que les générations actuelles et futures n’oublient pas, ou celui de permettre aux touristes de connaître le plus agréable endroit du département, de s’y relaxer, pour en conserver un souvenir exceptionnel ?

Mouillage aux Iles du Salut

Notre séjour le plus long aux Iles du Salut, car nous y reviendrons brièvement deux autres fois, s’insère entre notre périple en jungle, suivi de celui sur le littoral, et notre escale de trois semaines à Kourou. C’est à ce moment que nous y retrouvons nos voiliers amis Bajada et Contretemps, des jeunes de nos âges qui arrivent du Brésil, et Lakatao, un couple croisé à Madère, un groupe que nous reformerons au mouillage à Kourou. De beaux moments qui font du bien après le départ de mon frère, après deux superbes semaines passées en sa compagnie, qui ne nous laissent pas très gais fin juillet, surtout dans le cadre déprimant du port de Dégrad des Cannes. C’est le plaisir de retrouver la famille alors qu’on est loin de chez soi, le bonheur de regoûter à plein de saveurs suisses (raclette, chocolat…), de vivre des instants précieux…

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Les deux beaux-frères…

On s’y sent bien dans ces îles, et c’est à ce moment que Régis fête ses 35 ans… dans l’un des plus agréables endroits du pays, à l’ancre devant l’Ile Royale. Nous ne sommes pas les seuls à être de cet avis, il s’agit du lieu le plus touristique du département, les catamarans de charter à la journée y déversent leurs flots quotidiens de touristes. Nous y retournons une seconde fois pour couper notre escale à Kourou, pour patienter en attendant le jour J du lancement d’Ariane 5. Au mouillage, nettoyage de la coque par Régis même avec le peu de visibilité qu’offre l’eau trouble, pourtant la plus claire du pays, lecture, bricolage, détente, natation. Les requins n’attendent plus leurs repas sous forme de bagnards de nos jours, mais mieux vaut tout de même éviter les bains de nuit. La mer nous manque après deux mois d’escale terrienne ! Sur l’Ile Royale, on use et abuse de noix de cocos vertes pour se déshydrater (à chercher au sommet des cocotiers : merci les copains de Bajada et Contretemps), et de cocos brunes qui jonchent le sol pour se nourrir. On s‘use aussi les yeux sur les magnifiques couchers de soleil qui embrasent le ciel de Kourou. Le temps passe si vite aux Iles du Salut qu’on ne le voit pas filer !

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Cercamon au mouillage et avec ses amis bateaux

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La météo se révèle stable, sauf lorsqu’un orage nous surprend une fois en pleine nuit, alors que nous sommes à l’ancre devant l’Ile St Joseph, que la houle se lève, que le voilier se cabre et tire sur sa chaîne d’ancre, que les rochers où viennent se fracasser les vagues en un bruit peu rassurant ne cessent de se rapprocher de l’arrière du bateau… c’est le moment de dégager, de remonter l’ancre en catastrophe, de s’en aller sous la pluie battante et la nuit noire d’encre pour se réfugier devant la baie de l’Ile Royale mieux protégée. Les retrouvailles avec la vie en mer, c’est aussi ça !

Un soir au mouillage, la gendarmerie vient contrôler nos papiers : « Vous avez choisi d’être ici, pas nous », pas mal d’humour pour dissimuler le peu de motivation de leur travail par ici, pour tenir le coup le temps de leur mutation en Guyane. Agréable contact aussi avec les légionnaires en repos sur l’Ile St Joseph ; l’un d’eux a la grandeur, après 20 ans de légion, d’oser s’extasier sur notre vie en bateau, peut-être bien peu passionnante en regard de son vécu… Les pêcheurs sur leurs petites barques viennent attraper de grosses prises autour des îles, réputées pour le tarpon et le mérou, mais aussi le requin.

Nous finissons avec vous notre escale aux Iles du Salut, notre dernière image de la Guyane. Et oui, nous récidivons, nous nous y rendons pour une troisième fois fin août, pour pouvoir caréner (=Nettoyer la coque du bateau)dans l’eau relativement claire avant de naviguer plus loin vers Tobago, mais aussi pour profiter encore une dernière fois du mouillage à l’Ile Royale, l’île vers laquelle va notre préférence, et pour dire au revoir à ce coin de paradis.

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AU FINAL…

La Guyane, un pays singulier, enveloppé d’une langueur tropicale, dans laquelle il serait facile de se laisser emporter, et de s’y perdre un peu… L’européen de passage ou à durée indéterminée au pays du soleil impitoyable n’est souvent pas habitué à ce rythme de vie au ralenti, à cette torpeur monotone. Dans un pays loin de tout, une terre de souffrances. Un choc culturel avec lequel il faut composer, s’adapter sans s’oublier, rester actif un minimum pour éviter de s’enliser dans une lente démotivation, un négativisme latent, une apathie bordée d’ennui. Sentiments propices à abuser de certaines substances, elles-mêmes renforçant l’état premier qui les a suscité. Tenter de ne pas sombrer dans ce piège, ne pas devenir comme les « naufragés » du port de Dégrad des Cannes !

Et si l’on n’est pas complètement tombé dans cette nonchalance, ou juste un peu, ce pays reste fabuleux à découvrir et le souvenir qu’il a imprimé dans nos têtes ne s’effacera pas de sitôt.

PS : Certaines dates ou dénombrements de personnes ou d’animaux peuvent présenter quelques inexactitudes, entre autres pour les chapitres sur les amérindiens et le bagne, les diverses sources d’informations (ouvrages écrits et internet) nécessaires pour la rédaction du texte différant souvent entre elles.

**Explications supplémentaires**

Papillonite : petit papillon de nuit attiré par l’éclairage nocturne, dont les femelles possèdent des milliers de microscopiques aiguilles qui se plantent dans la peau comme autant de fléchettes urticantes, provoquant de terribles démangeaisons, non dangereuses, mais difficilement tolérables, exigeant un traitement médicamenteux.

Mangrove : Forêt de palétuviers aux racines aériennes, adaptées pour se tenir sur un sol très meuble, avec des orifices respiratoires pour rechercher l’oxygène dont le sol est pauvre.

Armée : Différentes catégories de forces armées sont installées en Guyane, dont la légion étrangère à Kourou, affectée à la sécurité du CSG pendant les lancements de fusée, où les sapeurs pompiers de Paris sont également basés. D’autres sections traquent l’orpailleur clandestin, notamment les gendarmes. Mais l’attrait principal de l’armée, c’est le fabuleux terrain d’entraînement que représente le milieu de la jungle.

Satellites : 2 satellites sont envoyés dans l’espace ce 14 août 2007 à 20h44, heure du décollage. « Spaceway 3 » pour des services multimédias pour l’Amérique du Nord Est largué à 950 km d’altitude, à 95° ouest, presque 28 minutes après le lancement.« BSAT-3a », pour la télévision japonaise, est expulsé à 110° Est, 33 minutes après le décollage.

Sida : La Guyane est le département français le plus touché, avec une augmentation de cas de 60% entre 2003 et 2004, période à laquelle on recensait 7’000 cas. Le VIH touche autant les hommes que les femmes, mais aussi les femmes enceintes et les enfants. Une épidémie actuellement pas maîtrisée du tout, en dépit des efforts faits dans ce sens.

Les Bushi Negué naturalisés français :Ces derniers peuvent espérer se faire une place dans la société moderne guyanaise. Même s’ils devront affronter le mépris des créoles, valables pour tous les Bushi Nengué vivant sur le littoral ; les Noirs Marrons sont considérés comme étant les « gens du bois », comme une race inférieure. Pour les ethnies sans papiers, la vie est plus difficile. Vivant sur territoire guyanais depuis des siècles, mais en situation irrégulière au regard de la loi française, ces Bushi Nengué sont clandestins par la force des choses, avec les conséquences inhérentes à ce statut malaisé.

La forêt guyanaise en quelques chiffres : elle renferme 1’300 types d’arbres différents, et un hectare 100 espèces de feuillus, par rapport à 10 à 15 en France. Et l’on recense 185 espèces de lianes différentes.

Avant les bagnes, pour peupler la colonie, on envoie déjà en Guyane des milliers de volontaires au 18e siècle, sous Louis XV, qui seront décimés par la fièvre jaune. En 1795, des prêtres réfractaires et des individus faisant preuve de manque de civisme, ainsi que des royalistes, y sont déportés, eux aussi victimes de maladies tropicales une fois sur place. 60 ans plus tard, débutent les 1ers envois de bagnards, une tentative de colonisation pas plus concluante.

Les bagnards et leurs peines

Le doublage : Le forçat (uniquement le relégué) condamné à la transportation pour moins de 8 ans doit rester autant d’années sur place. Celui condamné à 8 ans et plus, doit demeurer à vie dans la colonie.

Les transportés : Un groupe lui-même divisé encore en 3 catégories, dont les assignés qui travaillent chez des particuliers, et les concessionnaires, ceux qui reçoivent un lopin de terre à cultiver, 2 classes qui concernent les détenus qui ont effectué la moitié de leur peine, et obtenu de bonnes observations de la part de gardiens.

Exemples de punitions infligées aux bagnards :

Se détacher de sa corvée pour satisfaire un besoin naturel : 4 à 30 jours de cellule.

Fournir du pain à un homme puni : 30 jours de prison.

Réclamation ayant attirée quelque réprimande à un administrateur : tortures de toutes sortes jusqu’à ce que mort s’en suive.

Pousser un surveillant ou seulement le toucher du doigt : la mort.

Fermeture du bagne : Plusieurs personnes se mobilisent :

  • Albert Londres, journaliste qui rencontre personnellement les prisonniers jusque dans les cachots de l’Ile St Joseph, et dénonçant l’horreur de la réalité du bagne en publiant 27 articles en 1923 ;
  • Charles Péan, officier de l’Armée du Salut, oeuvrant au quotidien dans la vie des bagnards, ainsi que sur le plan politique pour la fermeture du bagne ;
  • Gaston de Monnerville, député guyanais, pour qui ce type d’emprisonnement sur sa terre représente une insulte à son pays ;
  • et enfin la pression non négligeable des Etats-Unis.

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